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« Je n’accepte pas d’avoir tort »

« Je n’accepte pas d’avoir tort ». Une approche par les croyances.

Vous connaissez probablement des personnes dans votre entourage qui acceptent difficilement de se remettre en question, et encore moins de reconnaître qu’elles se trompent, même lorsqu’il y a des preuves évidentes qu’elles sont dans l’erreur. Vous-même peut-être ressentez-vous parfois des difficultés à admettre que vous avez tort, ou encore à présenter vos excuses à quelqu’un. Comment expliquer ces attitudes ? Comment les surmonter ?

Par Julien Lecomte

Dans cet article, nous vous proposons de réfléchir à ces attitudes en fonction des croyances qui les sous-tendent. L’approche par les croyances (ou représentations) est une grille de lecture parmi d’autres. L’idée ici est de questionner les origines des comportements de refus d’avoir tort (les comprendre, en prendre conscience). Sur cette base, nous envisageons des pistes d’action pour « assouplir » ceux-ci et regagner du « pouvoir d’agir ».

Comment se forme une croyance (ou représentation du monde) ?

Nous évaluons plus ou moins constamment les situations auxquelles nous sommes confrontés. Nous percevons le monde à travers le filtre de nos sens et construisons des représentations nous permettant de réagir de manière adaptée en fonction des situations.

Ce faisant, plusieurs biais cognitifs sont à l’œuvre. Nous procédons par distorsion (lorsque nous faisons des interprétations hâtives), omission (sélection d’éléments de la réalité au détriment d’autres) ou généralisation de nos observations. Nous « réduisons » la réalité à certains de ses aspects, nous la simplifions et opérons des « raccourcis » cognitifs. Face à la quantité d’informations à gérer au quotidien, c’est probablement une nécessité.

Ce n’est pas tout. En général, ces « constructions » mentales sont liées à nos émotions et aux comportements que nous adoptons dans la situation. Une croyance va d’ailleurs être d’autant plus ancrée qu’elle est liée à de fortes émotions. Il suffit parfois d’avoir une seule expérience négative d’une situation pour développer une croyance « bloquante ». Par exemple, si une personne fait un accident de voiture où elle a pensé qu’elle allait mourir, elle va probablement développer une peur de conduire, en lien avec la croyance sous-jacente que « conduire est dangereux ». Il s’agit d’une généralisation abusive. Ce n’est pas rationnel, néanmoins il va être très difficile de persuader la personne du contraire.

Dans le cas qui nous occupe, cela veut dire que si des expériences liées au fait « d’avoir tort » ont été vécues négativement, elles ont peut-être « coloré » la représentation du fait d’avoir tort de manière négative. Plusieurs exemples existent : « quelqu’un s’est moqué de moi quand je me suis trompé », « petit, je me faisais gronder quand je faisais des erreurs », « je me faisais rabaisser et devais dire que j’étais en tort même si je ne l’étais pas : c’était un moyen d’exercer de la domination sur moi »… Ces expériences accompagnées d’émotions désagréables peuvent avoir contribué à développer des représentations dans lesquelles « il est humiliant de se tromper », « si je reconnais que j’ai tort, on va se moquer de moi » ou encore « si je dis que j’ai tort, alors je suis faible, je « perds » la confrontation, voire on va me dominer ».

Nous pourrions multiplier les possibilités d’expériences désagréables : quid des situations où une seule des deux personnes adresse ses excuses à l’autre si elles se répètent ? Quid des cas où l’une a insisté pour obtenir des excuses, pour finalement les rejeter ou n’y adresser aucune importance ? Pour peu que les expériences de « demander pardon » ou de « se tromper » aient été teintées d’un sentiment d’injustice, d’impuissance, d’humiliation, il est fort probable qu’elles influencent notre rapport au monde aujourd’hui.

Nous ne pouvons pas nous empêcher de nous faire des représentations de la réalité. Ce n’est pas un mal en soi. Un problème réside dans le fait que l’image que nous nous faisons est souvent « réductrice », parfois biaisée, voire fausse. Dans ce cas, il importe de pouvoir « assouplir » sa croyance, la remettre en question (ce qui peut être d’autant plus difficile lorsque nous n’aimons pas avoir tort !).

Un autre souci réside dans le biais de confirmation. Concrètement, nous avons tendance à être plus attentifs et à accorder plus d’importance aux éléments qui confirment ce que nous pensons plutôt qu’à ce qui l’infirme.

Disons que je crois que « présenter mes excuses revient à m’agenouiller face à mon interlocuteur, au risque qu’il en profite pour m’écraser ». Si jamais par malchance l’expérience d’être écrasé quand je demande pardon venait à se produire, cela va renforcer ma méfiance, alors que je ne vais peut-être pas noter les fois où présenter mes excuses n’a pas eu cet impact. Pire, peut-être que si la personne à qui j’adresse mes excuses sourit, par exemple, je vais l’interpréter par le prisme de ma croyance : « elle éprouve du plaisir à m’humilier ». Les éléments « neutres » ou qui pourraient infirmer mes représentations sont eux-mêmes interprétés en fonction de celles-ci.

Un dernier inconvénient d’une croyance liée à des émotions désagréables est lorsqu’elle nous empêche d’adopter des comportements. Dans certains cas, reconnaître ses torts peut permettre d’apaiser la relation. Demander pardon peut aider à rétablir la communication. Souvent, les personnes qui ont des difficultés à le faire en sont conscientes, mais elles n’y arrivent pas, c’est plus fort qu’elles. Elles sont comme « bloquées ».

Autrement dit, c’est quand la croyance est « bloquante », qu’elle nous « fige », qu’il est important de travailler dessus.

Dès lors, comment faire ?

Agir sur la pensée : le recadrage de point de vue

Une manière d’assouplir une croyance « bloquante » consiste à essayer de la voir selon d’autres points de vue, de « changer le cadrage » de la réalité pour la percevoir autrement.

Pour cela, c’est d’abord important d’identifier la croyance qui nous bloque : au final, pourquoi est-ce que je n’accepte pas d’avoir tort ? Quelle est la pensée que j’associe au fait de dire que je suis désolé ? Que veut dire « avoir tort » pour moi ? En quoi est-ce mal ?

Lorsque la pensée est identifiée (par exemple « dire que j’ai tort, c’est être faible » ou « se tromper, c’est mal, il faut être sans faille »), le recadrage consiste à changer de perspective par rapport à la situation. Il y a plusieurs formes de recadrage.

Tout d’abord, le recadrage de sens : il s’agit de chercher une autre signification, de donner un nouveau sens à la situation. Par exemple, voir dans le fait de se tromper ou de reconnaître ses torts le fait de pouvoir s’enrichir, d’être plus nuancé. D’un certain point de vue, « dire que j’ai tort » est également un signe de force : il en faut, du courage, pour admettre ses torts ! De plus, ceux qui arrivent à le dire sans s’énerver ou en souffrir ont l’air vraiment plus détendus, plus « sereins » par rapport au fait de se tromper : « cela arrive à tout le monde », et pas seulement à des personnes moins « douées ». Ainsi, un comportement perçu comme négatif peut être vu comme positif.

Face à quelqu’un qui a du mal à reconnaître qu’il se trompe en dépit des preuves, on peut procéder aussi à un recadrage de point de vue. En effet, on peut penser que cet individu est « borné » ou « trop fier », « a trop d’égo » pour admettre ses torts. On peut aussi voir cela comme une force de caractère, comme un souci de ne pas se faire dominer, etc. De plus, détester d’être en tort le pousse à faire le maximum pour ne pas l’être : ainsi, il s’informe et se documente beaucoup, il réfléchit avant de parler, il prend beaucoup de précautions… Bref, plutôt que de voir la personne comme quelqu’un de « fermé », je vois en elle ses facultés à se protéger et à analyser des situations. Je prends en compte finalement ce que pourrait être son propre point de vue, les « raisons » profondes et positives de son comportement.

Pour faire des recadrages de sens par rapport à un comportement qui nous énerve ou nous bloque, il peut être utile de passer par une tierce personne, ne serait-ce que symboliquement. On peut par exemple demander observer une personne qui a l’air de penser totalement différemment de nous, ou encore lui demander son avis : « Que pense une personne qui arrive à demander pardon ? En quoi est-ce utile pour elle ? Comment se sent-elle ? Qu’y gagne-t-elle » ? On peut aussi se demander ce que penserait le Dalaï-Lama, Superman, Simone de Beauvoir ou encore la Schtroumpfette de ce comportement. Qu’en diraient-ils ? Le but est de « sortir de son cadre » de représentations pour voir la réalité autrement. On ne change pas la réalité, on change simplement le regard que l’on porte sur elle.

Une autre manière de faire du recadrage consiste à trouver des contextes dans lesquels ce comportement est positif, adapté.

C’est une force de ne pas accepter de dire « j’ai tort » lorsque j’ai raison, par exemple : je ne me fais pas influencer par des pressions ou par le groupe, je ne suis pas « conformiste ». Cela peut être très utile lorsque l’interlocuteur veut me pousser à la culpabilisation, qu’il utilise cela pour avoir l’ascendant sur moi, pour me manipuler, s’il essaie de me « mettre en tort » pour que je me sente mal à l’aise.

L’élargissement à différents contextes permet en général de comprendre la fonction utile d’un comportement ou d’une pensée. Tous les comportements ont une utilité, ils ne sont pas « mauvais » dans l’absolu. Souvent ils ont une raison d’être. Pouvoir reconnaître que nos pensées « bloquantes » ne sont pas totalement irrationnelles en toute circonstance est un pas pour mieux les accepter également. C’est difficile de « forcer » des changements radicaux, surtout s’ils vont à l’encontre de quelque chose qui nous semble adapté et opportun.

En guise de prolongement, notons que l’acceptation (« l’accueil bienveillant ») d’une pensée « stressante » fait aussi partie du travail des thérapies de pleine conscience, notamment. On sort alors d’une réactivité et de la « pensée automatique », des ruminations ou de la « lutte » pour éviter les pensées qui nous crispent. Je peux observer et accueillir ma tendance à éviter de reconnaître quand je me trompe, sans reproche envers moi-même. C’est là, et c’est ok.

Croyances et émotions : la rationalisation

Un pas plus loin par rapport au recadrage, la rationalisation. Cette méthode a été opérationnalisée notamment en thérapies cognitives et comportementales. Il s’agit de noter la situation qui nous met en tension, qui nous stresse, nous met en colère ou nous fait peur. Après cela, il s’agit d’identifier la pensée « automatique » liée à cette situation (exemple : « si je présente mes excuses, je vais me faire humilier injustement »). Ensuite, de noter l’émotion (ou les sensations physiques) vécue(s) sur le moment, ainsi que son intensité sur 10 (par exemple, la colère à 8/10). La rationalisation vient après : il s’agit de noter tous les faits et tous les recadrages qui vont à l’encontre de cette pensée automatique.

Par exemple, la proportion des fois où présenter ses excuses n’a pas impliqué une humiliation (cela n’est arrivé qu’avec une certaine personne, par exemple), le fait que la personne en face de soi ne nous a jamais humilié auparavant, que d’autres personnes ont déjà admis leur tort avec lui ou elle et qu’ils n’ont pas été rabaissés, etc. Bref, il s’agit de lister tous les éléments qui font que notre pensée initiale reste probable, mais qu’en fait elle n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Enfin, il s’agit de noter l’émotion qui en résulte et son intensité sur 10 (par exemple, la colère à 6/10). C’est donc aussi une manière de réduire la réactivité émotionnelle liée à la pensée automatique.

Situation Pensée automatique (si identifiée) Sensations physiques, émotions (/10) Rationalisations Sensations, émotions (/10)

Pour que la rationalisation fonctionne, elle doit être répétée régulièrement. En effet, une pensée « automatique » ne « s’efface » pas. Au début, c’est un effort de la nuancer avec des faits, tout en abaissant un peu la charge émotionnelle. Ce n’est qu’avec de la pratique que l’on développe d’autres automatismes de pensée parallèles.

Agir sur les comportements : les règles antidote (comportements)

Une autre manière d’assouplir ou de nuancer une croyance « bloquante » consiste à identifier des changements de comportements concrets et réalisables qui vont à l’encontre de nos pensées « bloquantes ».

Ainsi, si je me dis que « demander pardon » implique un danger, je peux me fixer l’objectif de demander une fois « pardon » à une personne en qui j’ai confiance si j’en ai l’occasion.

Si cela est trop difficile, cela peut passer par des étapes intermédiaires : je m’esseule afin de ne pas envenimer la situation en rejetant les torts sur l’autres, je lui demande pardon par écrit si je me sens mal à l’aise en face à face, voire j’écris mon ressenti pour moi-même sans le lui communiquer dans un premier temps. D’autres pistes consistent à se dire que l’on se pardonne soi-même, à refuser de culpabiliser d’être en tort, à se dire que « les erreurs arrivent à tout le monde », etc. Il est également possible de tenter la dérision, par exemple.

Ces micro-changements sont autant de « prises de risques » et de « petits pas » qui peuvent amener à récupérer du pouvoir d’agir. En prenant l’habitude progressive d’agir autrement, nous pouvons avoir un impact sur notre représentation du monde : « finalement, j’arrive à reconnaître mes torts, à les communiquer, et il ne m’arrive rien de grave ensuite (voire cela a un effet positif sur certaines de mes relations) ». L’idée est de se créer des opportunités de réussite.

Pour reprendre l’illustration de la conduite automobile, c’est comme reprendre la route après un accident de voiture, petit à petit. Ce n’est pas que conduire n’est pas risqué, c’est que ce n’est pas que dangereux.

Si l’image est traumatique, il faudra peut-être passer par une thérapie, mais dans le cas contraire, la personne va pouvoir observer que les accidents n’arrivent heureusement pas tous les jours, et qu’un certain nombre de trajets se fait sans encombre.

Prolongements : croyances, valeurs et identité

Dans l’apprentissage, l’imitation a un rôle fondamental. Il arrive que certaines croyances soient liées à des valeurs, voire à une identité partagée. Par exemple, dans des familles, « ce n’est pas bien de pleurer », « il faut être fort » ou encore, dans le cas étudié, « demander pardon est un signe de faiblesse ». Sans être dit de manière explicite, cela peut se manifester à travers les comportements d’un parent ou autre. De ce fait, l’enfant peut développer cette croyance en lien avec toute une vision du réel et des comportements à adopter dans le monde.

Ce type de croyance est d’autant plus ancré qu’il touche aux valeurs et à l’identité de la personne. Ce n’est pas difficile de remettre en cause une croyance fausse si celle-ci ne nous touche pas. Par exemple, la plupart d’entre nous peut admettre qu’il n’y a aucun risque de tuer un somnambule en le réveillant. Par contre, si une croyance est telle qu’elle nous fait adopter un certain comportement au quotidien, nous aurons beaucoup plus de mal à la remettre en cause…

Par conséquent, cela peut être intéressant d’effectuer un travail individuel sur les capacités et les valeurs que supposent un comportement. Par exemple, la volonté de ne jamais être en tort peut correspondre à des capacités de pensée autonome, de « force de caractère » ou encore de prudence. Tout cela n’est pas neutre par rapport à l’image que nous voulons communiquer ou que nous avons de nous-même (des composantes de notre « identité ») : puis-je garder un « caractère fort », une « pensée autonome » et puis-je « rester prudent » tout en apprivoisant les situations où je commets des erreurs ?

Fondements des méthodes contre l’intimidation

Les présupposés moraux des méthodes d’intervention efficaces face au harcèlement scolaire

Le cas de la « méthode Pikas »

Par Julien Lecomte, sur base d’un module de formation de Jean-Pierre Bellon

Jean-Pierre Bellon est professeur de philosophie dans un lycée. Avec Bertrand Gardette, il est l’un des précurseurs des méthodes d’intervention face au harcèlement scolaire en France. En mai 2017, il est venu partager son expérience à la fois spéculative et de terrain avec les formateurs de l’Université de Paix. Dans cet article, nous vous proposons un focus sur les fondements philosophiques communs entre l’approche dite de la « Préoccupation partagée » (ou « Pikas ») et celle dite du « Groupe d’entraide » (ou « NoBlame »).

D’entrée, Jean-Pierre Bellon lance un pavé dans la mare : « à mon avis, le mot « harcèlement » est mal choisi ». Un problème est que c’est un terme fourre-tout. Il est utilisé pour parler de réalités différentes : harcèlement familial, sexuel, professionnel, scolaire, « cyber » harcèlement, etc. De plus, il implique une confusion entre des phénomènes « grégaires » entre jeunes, voire entre enfants, et des situations de violence entre adultes. Cela renforce d’ailleurs l’image du jeune harceleur qui serait un criminel en puissance, par nature…

Existentialisme : l’intimidateur d’aujourd’hui n’est pas le criminel de demain

Bellon préfère parler d’« intimidation » plutôt que de harcèlement entre jeunes. Du reste, sa définition rejoint celles qui font consensus en Belgique : le harcèlement entre jeunes – ou intimidation – implique une disproportion de forces (souvent incarnée par la pression d’un groupe contre une seule personne) et une incapacité à se défendre de la part du jeune en situation de « victime ». Bellon émet des réserves quant à l’intention de nuire du ou des intimidateurs : celle-ci n’est pas toujours avérée, et sa prise en compte n’est finalement pas utile pour résoudre les situations de crise.

Ceci révèle l’un des présupposés fondamentaux des méthodes « Pikas » et du « Groupe d’entraide ». Dans l’imaginaire collectif, le « harceleur » est un « sale gamin », criminel en puissance. Il y a une approche simple et caricaturale qui voit dans celui qui harcèle un « méchant » : il a moins d’empathie, il aime faire souffrir, il va à l’encontre des lois et aime mettre le désordre. Aucun parent ne voudrait que son enfant soit auteur d’intimidations envers un autre individu.

Or, on pourrait se demander s’il existe des profils d’intimidateurs, et si ceux-ci sont davantage prédestinés à devenir des criminels à l’âge adulte. Pour Dan Olweus, les faits de harcèlement scolaire constituent un indicateur prédictif de la criminalité future d’un individu. L’ennui est que ceci est une prophétie autoréalisatrice : lorsque l’on étiquette ou stigmatise des individus ou catégories d’individus, ceux-ci ont tendance à se conformer à leurs étiquettes. Ceci est un phénomène bien connu en psychologie, en sociologie, en psychologie sociale… Cf. les études sur la stigmatisation et l’étiquetage, notamment chez Serge Paugam, Edgar Morin, Françoise Kourilsky, ou encore le concept d’effet pygmalion (ou effet Rosenthal).

Les observations actuelles ont plutôt tendance à montrer qu’il n’existe pas un profil-type de harceleur, si ce n’est en fonction de variables contextuelles (place dans le groupe, climat de classe, etc.). Il existe des individus intimidateurs qui ont un parcours scolaire exemplaire, qui sont engagés pour des causes bienfaisantes, etc. De ce fait, en réalité, voir en eux des criminels potentiels ou avérés aurait un effet plus contreproductif qu’autre chose. Dans Les conduites déviantes des lycéens (2000), Robert Ballion montre d’ailleurs que les sensibilisations moralisantes ont un effet négatif quant aux addictions aux drogues. Voir dans la jeunesse des « violents » ou « drogués » potentiels et s’adresser à elle sur cette base n’est donc pas efficace, au contraire.

En philosophie, il s’agit d’un présupposé existentialiste. Aucun enfant ou adolescent n’est un « harceleur » ou un criminel par nature, dans son « essence ». Personne n’est « agressif » ou « méchant » par nature. Ceci dépend des contextes, des situations, du groupe. Attention, cela ne veut aucunement dire que les actes d’intimidation ne sont pas violents. Ca signifie simplement qu’il est plus efficace de considérer que le jeune peut être autre chose qu’un intimidateur si l’on veut que le harcèlement cesse.

Bellon ajoute : « jamais une punition à elle seule n’a réglé une situation de harcèlement ». On n’est par ailleurs jamais assuré que celle-ci soit ni juste, ni efficace.

Ce présupposé existentialiste rejoint un fondement humaniste que l’on retrouve aussi dans la Communication NonViolente de Marshall Rosenberg (CNV) par exemple. Dans la CNV, un individu n’est « violent » qu’en fonction de circonstances qui font que ses besoins ne sont pas assouvis. Personne ne « nait » intrinsèquement mauvais ou belliqueux. Un comportement violent est la conséquence de la frustration résultant d’un besoin non-assouvi, d’une émotion qui n’a pas été exprimée ou entendue. A l’origine de la violence, il y aurait donc avant tout un besoin universel, qu’il s’agisse d’un besoin vital (manger, boire, se reposer…) ou social (sécurité, appartenance, calme, etc.).

Cela rejoint également les propos d’Hannah Arendt, qui a suivi de très près le procès du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann. Eichmann n’avait pas de haine (animosité ou hostilité) particulière envers les juifs. Il n’avait pas non plus de motif, de motivation particulière. Il ne s’agit donc ni d’une intention hostile, ni d’une vision idéologique. Selon ses dires, Eichmann n’a fait que « suivre les règles ». Eichmann n’était pas stupide : il ne se sentait simplement pas « touché » par ses actes. C’est sur cette base qu’Arendt développe l’idée de « banalité du mal » : n’importe quelle personne (tout être humain « banal », ordinaire) peut commettre le mal le plus atroce si cette personne n’exerce pas son jugement moral (en l’occurrence, qu’elle ne se sent pas « responsable » de ses actes, qu’elle ne s’interroge pas sur leur moralité…).

L’individu et le groupe : conformisme et dilution de responsabilité

Pour Jean-Pierre Bellon, cette notion de « banalité du mal » permet de bien comprendre la plupart des phénomènes d’intimidation. Un certain nombre d’expérimentation en psychologie sociale corroborent d’ailleurs le fait de considérer qu’un individu est souvent influencé par des variables extérieures dans sa prise de décision. Dans les cas de harcèlement scolaire, les dynamiques de groupe sont d’ailleurs très puissantes : « effet témoin » (ou « effet spectateur »), dilution de responsabilité, conformité au groupe, etc.

Cela soulève d’ailleurs une question éthique par rapport aux approches « punitives » : qui punir ? S’agit-il juste de sanctionner uniquement les faits violents perpétrés par des harceleurs ? Quid de ceux qui ont rigolé ou qui ont détourné le regard ? Quid de ceux qui ont utilisé un surnom moqueur ? Quid de ceux qui n’ont pas pris conscience que leur attitude nuisait à la victime ?

Bellon s’appuie également sur les écrits du philosophe René Girard (Le bouc émissaire, 1982) :

« Le meilleur moyen de se faire des amis dans un univers inamical, c’est d’épouser les inimitiés, c’est d’adopter les ennemis des autres. Ce qu’on dit à ces autres, dans ces cas-là, ne varie jamais beaucoup : nous sommes tous du même clan, nous ne formons qu’un seul et même groupe, puisque nous avons le même bouc émissaire ».

Pour Bellon, il y a donc un travail à faire sur le groupe, et sur cet « univers inamical ». Cela rejoint les travaux de Johan Declerck pour qui les approches curatives et préventives face à la violence sont d’autant plus efficaces qu’elles s’ancrent dans des politiques de prévention générale « orientées bien-être ».

Hypothèse de travail : mettre les individus en situation de réparation

Un des points communs des méthodes « Pikas » et du « Groupe d’entraide » est de mettre les individus en situation de réparation, qu’il s’agisse des « intimidateurs » ou de témoins plus ou moins impliqués dans la dynamique. Indépendamment des comportements passés (et pour lesquels il y aura peut-être une sanction d’une autre nature), il y a un ou plusieurs jeunes qui sont en souffrance, il y a une situation à résoudre. A chaque jeune désigné, il s’agit de demander ce qu’ils sont d’accord de mettre en place pour que la situation s’améliore, pour que chacun puisse se sentir mieux dans le groupe. Il s’agit de « partager la préoccupation » : l’adulte fait part du fait que la souffrance des jeunes dont il a la charge le préoccupe. Ce faisant, il envoie le message qu’il est préoccupé aussi par les jeunes qu’il a en face de lui. L’effet souhaité est de les sortir d’une situation de déresponsabilisation : eux aussi peuvent s’en préoccuper, sortir d’un « état agentique », soumis aux normes implicites d’un groupe inamical. Il s’agit de les rendre responsables.

Les fonctionnements des méthodes des préoccupations partagées et du groupe d’entraide (NoBlame) diffèrent sensiblement entre elles. Avec « Pikas », l’adulte rencontre chaque jeune individuellement, en commençant par la victime, sur base de convocations. Avec « NoBlame », l’adulte constitue un groupe d’environ 8 jeunes et les rencontre tous en même temps, à l’exception de la victime. Dans les deux cas, le postulat fondateur consiste à considérer que les jeunes sont capables – voire sont volontaires – pour sortir de la situation d’intimidation.

Ces présupposés constituent un pari. Néanmoins les résultats de terrain semblent conforter leur pertinence. Il ne s’agit pas d’une posture candide, où l’on décrète que « personne n’est méchant » ! A l’Université de Paix, nous partageons ces approches avant tout parce qu’elles fonctionnent.

A ce titre, Bellon s’est d’ailleurs penché également sur la victimologie. Il en ressort entre autres que plus l’agresseur est proche de sa victime, plus son comportement laisse des séquelles ou encore que les symptômes post-traumatiques sont moins importants s’il y a un soutien (rapide) des pairs. Bref, ceci conforte d’autant plus l’importance d’impliquer les jeunes dans le processus de réparation, ainsi que dans le travail de prévention.

Prolongements

La finalité des approches et programmes pour faire face au harcèlement converge vers l’idée que « cela doit cesser ». Qu’il s’agisse des méthodes Pikas, NoBlame ou même de Kiva-Koulu et d’Olweus, elles sont avant tout guidées par cet objectif. Considérer que les jeunes, y compris les « harceleurs », peuvent être des acteurs responsables du changement est un pari particulièrement efficace en ce sens. Il s’agit aussi de sortir d’une vision binaire où il y aurait les « gentils » et les « méchants ». En guise de prolongement, nous avons laissé entendre qu’il est réducteur de se limiter à des approches « curatives » en ce sens. Avec les jeunes, il est possible d’opérer un sérieux travail de prévention en les sensibilisant au phénomène, mais aussi en développant au maximum un climat positif et des actions orientées « bien-être », notamment au sein des écoles. Le travail de responsabilisation implique aussi des réflexions partagées quant à l’impact de certains actes aujourd’hui anodins, comme celui de partager la photo d’un pair sans son consentement sur les médias sociaux. A ce sujet, Bellon est très ferme : « un jeune dont des photos dégradantes et/ou à caractère sexuel sont relayées sur le web est en danger de mort »…

L’agressivité au travail (Débats Première)

Débats Première (La Première – RTBF) a consacré son émission du 8 août à la question de l’agressivité au travail.

Comment la prévenir ? Comment la gérer ? Comment développer le bien-être ?

Pourquoi un mensonge pose-t-il problème ?

Un mensonge poserait-il problème s’il n’y avait personne pour y croire ?

Par Julien Lecomte

Le terme de « fake news » (que l’on pourrait traduire par « actualités mensongères ») s’est progressivement répandu suite à la propagation effarante de fausses nouvelles ces derniers mois. L’impression donnée est que la véracité des faits importe peu lorsqu’il s’agit de partager des contenus.

> Lire l’article paru dans le numéro 13 de la revue de la COJ