règles et sanctions

Faut-il interdire les smartphones à l’école ?

topelement[1]

Depuis que j’assure le module de formation « Règles et sanctions » en milieu scolaire, je suis confronté à la question récurrente des professeurs, à propos de l’usage des smartphones par les élèves. C’est un peu un classique du genre : tel enseignant les tolère en mode « silencieux », tel autre ne veut même pas les voir, un autre professeur utilise lui-même le sien en classe… Sans parler des parents qui souhaitent que leur chérubin reste joignable à tout moment en-dehors de la maison.

Dès lors, que faire ?

En théorie : quelques critères d’une règle efficace

En théorie, il existe plusieurs critères pour qu’une règle fonctionne correctement. Il faut que celle-ci soit connue, claire et concrète (exprimée en termes de comportements observables), comprise au niveau du sens de celle-ci (en quoi elle est importante, en quoi elle bénéficie à l’ensemble du groupe), conséquente (c’est-à-dire assortie d’une sanction en cas de transgression, exprimée sous la forme « si… alors… ») et enfin constante, « congruente ».

L’interdiction des téléphones intelligents pose divers problèmes : les élèves n’en perçoivent pas toujours le sens, tous les professeurs n’appliquent pas la règle – quand il y en a une – de la même manière, et eux-mêmes ne respectent pas toujours la règle qu’ils sont supposés faire respecter par les jeunes. La dimension « conséquente » de la règle est également mise à mal.

En effet, dans les faits rapportés, certains élèves semblent « jouer » de ces différentes lacunes : « Mais avec Madame Untel, on est autorisés ! », « Pourquoi vous, vous envoyez des messages pendant le cours, alors que vous nous dites que c’est impoli ? », sans compter les crises – y compris parentales – en cas de confiscation.

Il y a enfin le problème de ces longs règlements d’ordre intérieur, dont la multitude d’interdits de différentes gravités peut nuire à la bonne connaissance des règles, et que personne ne lit vraiment.

En général, dans « la » théorie des règles et sanctions, il est recommandé d’uniformiser les règles et leur application, surtout s’il y a un cadre légal « supérieur » qui y invite.

Une manière de couper court à la discussion serait d’appliquer une interdiction totale à l’école, comme c’est par exemple le cas en Angleterre. Une étude récente montre d’ailleurs que l’interdiction aurait des impacts positifs sur les résultats scolaires des enfants, principalement ceux qui éprouvent le plus de difficultés. Ce type de décision pose probablement la question du cadre dans lequel évoluent les adultes et auquel il s’agit de préparer les jeunes : peut-être est-il possible par exemple de développer leurs compétences à s’autoréguler et à gérer leur temps ?

L’interdiction totale n’est en effet pas la seule piste envisageable, surtout en pédagogie.

En pratique : compenser par la communication

Plusieurs enseignants m’ont déjà exprimé le souhait que les règles soient appliquées par toutes et tous de la même façon.

Dans la pratique, c’est rarement aussi simple. Déjà, tous ou presque manifestent une préférence pour leur propre manière de faire. Dans l’idéal de plusieurs enseignants, il faudrait que tous les autres appliquent les règles et sanctions comme eux. Il n’est donc pas aisé de se mettre d’accord. De plus, le temps dédié à ces questions est parfois très limité. C’est d’ailleurs l’un des enjeux d’une formation dans une équipe éducative : elle permet de se rencontrer entre collègues, d’échanger des avis et des pratiques, dans un contexte où l’on n’a pas toujours cette opportunité.

Dans les faits, donc, il est très rare qu’un établissement scolaire arrive à mettre en place une et une seule ligne de conduite appliquée à l’identique par tout le monde (à moins de l’imposer de manière unilatérale, ce qui amène parfois des frustrations). Et quand bien même l’institution y parviendrait, il n’est pas dit que cela mènerait à une solution optimale.

En effet, la société est divisée en différents lieux et contextes, dont chacun ont leurs règles propres. Les comportements attendus au restaurant ne sont pas les mêmes qu’à la maison, à la bibliothèque, à la piscine ou encore au cinéma. Cela ne veut pas dire que les règles doivent être laissées à l’arbitraire, mais bien qu’il fait partie de l’apprentissage de distinguer les comportements recommandés ou interdits en fonction du contexte. A la garderie, dans la classe ou dans la cour de récréation, ce n’est pas la même chose. En cours de maths ou en cours de français, là aussi il peut y avoir des différences. Il peut être judicieux d’apprendre aux jeunes à s’adapter aux contextes, plutôt que d’adopter partout et en toutes circonstances les mêmes comportements.

Concrètement, à l’école, cela veut dire que l’on pourrait aussi très bien reconnaître que tous les adultes n’ont pas le même rapport aux règles et aux sanctions. Avec Madame X, les téléphones doivent rester dans le sac en silencieux. Avec Monsieur Y, ils peuvent être posés sur le coin de la tablette.

L’important est alors que les élèves soient au courant que ces différences sont un choix conscient, assumé et solidaire des enseignants. Il ne s’agirait donc pas tant d’uniformiser les règles que d’uniformiser les discours par rapport à celles-ci : « Je sais ce que fait Madame X dans sa classe et elle a de bonnes raisons de le faire. Je vous demande de respecter aussi les règles de fonctionnement de son cours de mathématiques. Ici, en géographie, les règles sont différentes ». L’adulte préserve ici la cohérence entre collègues, non tant grâce au fait que tout le monde applique les mêmes règles indifféremment, mais grâce à la communication autour des manières de faire.

Règles et règlements à l’école

Règles et règlements à l’école : réfléchir au sens de la règle

Fréquemment, des demandes de formation concernant les règlements, la règle, les limites et les sanctions nous parviennent de différentes écoles primaires ou secondaires. A la suite de celles-ci, certaines écoles décident d’aller plus loin. En voici quelques échos…

Par Laurent MARCHESI, initialement publié dans le trimestriel n°97, en 2006.

C’est à la suite d’une formation de 2 ou 3 jours ou d’une conférence sur la violence que rendez-vous est pris pour essayer de réfléchir ensemble sur la question de la loi, de la règle. La grosse question méthodologique qui se pose d’emblée, me semble-t-il, est de savoir si l’on part des comportements posant réellement problème dans l’établissement. Ou si d’une réflexion sur les valeurs que l’on souhaite véhiculer peut naître un règlement applicable. Après moult tergiversations avec les groupes, c’est finalement la deuxième formule qui est adoptée : partir des valeurs importantes pour élaborer ensemble des règles qui répondent à certains critères.

Des règles et des valeurs : une réflexion sur le sens de la règle

Je demande aux participants de citer les 5 valeurs fondamentales à promouvoir et qu’ils sont prêts à défendre et à vivre dans l’école. Je les classe ensuite par ordre d’importance et d’urgence.

Le top 5 des valeurs les plus fréquemment citées se dégage :

  • Éducation
  • Respect
  • Travail
  • Autonomie
  • Responsabilité

Une véritable cartographie des valeurs du groupe est alors visible. Bien sûr les valeurs sont en constante évolution ; néanmoins, nous avons tous besoin de pouvoir nous référer hic et nunc à des « vertus communes » que nous souhaitons acquérir ou promouvoir. Chacun peut  mesurer à ce moment l’écart entre ses propres références et les valeurs-phares de la direction ou des élèves. Négocions, négocions…

Un premier travail permet de constater qu’une bonne partie des règles en vigueur se trouve en porte-à-faux par rapport aux valeurs ou au décret. Par exemple, l’école veut favoriser l’autonomie et sanctionne un élève qui n’a pas fait signer son journal de classe chaque jour de la semaine.

Une seconde étape permet de voir encore plus clair sur les valeurs essentielles propres à chaque établissement. Ainsi, je demande à chaque personne de sélectionner les trois valeurs sur lesquelles elle estime ne pouvoir transiger. Bien souvent émergent le travail, la politesse et la solidarité.

Après tout ce travail de mise au clair des valeurs, nous revoyons et corrigeons si nécessaire les règlements d’ordre intérieur souvent vieillots et obsolètes.

Inévitablement d’autres questions se posent : Est-ce qu’on rédige des règles très précises et forcément nombreuses (ex. : interdiction de la casquette, du piercing, des tatouages, du gsm en classe, dans la cour, dans les rangs, etc.) ? Auquel cas les parents ou les enfants risquent de s’engouffrer dans les failles et les exceptions (ex. : « Ce n’est pas un tatouage, mais une décalcomanie »).

… Ou est-ce qu’on se limite à un petit nombre de lois  en courant le risque de laisser la part trop belle à l’arbitraire ? (Ex. : « je dois respecter les adultes et mes condisciples ». Si je ne dis pas bonjour ou au revoir, est-ce que je suis forcément irrespectueux ?).

Les règles de la règle

Je propose alors aux participants quelques principes pour élaborer leur règlement. Principes que nous appelons les règles de la règle ou les « 5 C ».

Pour être efficace, en effet, une règle doit être claire, connue, concrète, constante, conséquente.

Avant toute chose, nous avons à cœur d’écrire celles-ci en termes de droits pour insister sur le côté libérateur et positif de toute obligation. Les règles sont bel et bien au service de la vie en communauté. Exemple : « j’ai le droit de communiquer avec l’extérieur lors des récréations, je coupe mon GSM lors des cours », « J’ai le droit à la sécurité et au respect, j’évite de cracher dans les couloirs », etc. Nous laissons de côté les règles ayant peu de rapport avec les valeurs décidées comme fondamentales.

De cette manière, chaque enfant (et l’adulte) peut faire le lien entre l’interdit et le droit effectivement exercé. Ainsi peu à peu le sens de la règle peut s’établir autrement que dans la pure obligation exclusivement contraignante.

Une fois ce gros travail terminé, certaines règles paraissent inapplicables dans les faits car encore trop abstraites : « J’évite les accidents, je respecte les consignes ». Il me semble essentiel à ce moment de rester centré sur les comportements posant réellement problème à une majorité. De plus, nous sommes surpris de voir que bon nombre d’entre eux  (absentéisme, GSM…) font déjà l’objet de prescrits et de sanctions dans ledit décret auquel les parents et les enfants peuvent se référer par ailleurs.

En point d’orgue, le trait d’humour est de mise puisque certains n’hésitent pas à ajouter comme dernière règle « J’ai le droit de ne pas suivre le présent règlement, j’ai le devoir d’en construire un mieux ficelé en accord avec tous les acteurs de l’école ».

On le voit, travailler le règlement en classe ou dans l’école n’est pas affaire anodine. Cela requiert en amont toute une recherche sur le sens de l’école aujourd’hui, les besoins des adultes, ceux des enfants et de la société dans laquelle ils évoluent et évolueront. Les lois, les décrets fixent un cadre. Il nous appartient pourtant d’en fixer le sens. Ce sens nous échappe souvent. Comme l’individualisme est devenu la règle, comment fixer les règles du « bien vivre ensemble » sans paraître rétrograde ou légèrement  idéaliste ? En comprenant, en expliquant, en négociant toujours.

Des règles construites ensemble

Je pense qu’on gagne du temps en faisant tout ce travail sur les valeurs. L’écriture du règlement coule ensuite de source. Car il ne s’agit plus ici de savoir ce que l’on ne veut pas (prescrit d’interdits), mais bien d’être au clair avec les attitudes que l’on veut promouvoir.

C’est bien là la dernière étape de ce processus : intégrer les enfants dans la démarche afin que la règle ne vienne plus d’en haut, mais provienne même de leur initiative et soit discutée, gage de son appropriation.

Je finis d’écrire cet article et j’entends qu’une école de Châtelineau refuse d’appliquer le nouveau décret interdisant de fumer dans les écoles. Le bourgmestre de Charleroi quant à lui se retrouve derrière les barreaux. Je me demande comment on peut demander aux adolescents de respecter une loi quand les adultes eux-mêmes la contournent à qui mieux-mieux. Quel est le sens de la loi alors ? Cela me rappelle que la loi est une co-construction toujours en devenir, à remettre sur le chantier pour qu’elle soit applicable. Et qu’il nous appartient toujours de la rendre vivable ou non…

Le respect à l’école, dans le Journal de l’éducation

Le premier jour de la rentrée, le respect est au rendez-vous !
Mais pour combien de temps ?

Par Cathy Van Dorslaer Licenciée en Politiques et Pratiques de Formations d’Adultes, Enseignante, Collaboratrice extérieure de l’Université de Paix.

A quand le premier coup de canif dans le contrat de respect de soi, des autres et de l’environnement auquel toutes les écoles  pourtant demandent d’adhérer? A quand la première violence verbale ou physique, la première dégradation, les premiers signes d’absentéisme et de décrochage, les premiers chahuts ?

Pour comprendre pourquoi le respect n’est plus un comportement acquis d’office, il est intéressant de prendre conscience de l’évolution de l’image de l’Ecole ainsi que des modifications que celle-ci a amenées dans les pédagogies prônées. Depuis la fin des années 70 et l’apparition du chômage, le rôle de l’école est remis en question. Si l’enseignement reste obligatoire, son mandat et son efficacité sont régulièrement contestés. Avec eux, l’acceptation de ses exigences et de ses sanctions. Dans le même temps et pour répondre aux changements de perceptions de l’éducation, les pédagogies ont évolué.  L’élève est à présent incité à être acteur de son enseignement, est mis en projet, une co-construction du savoir est prescrite. La parole est donnée à tous. Mais il convient d’enseigner cette prise de parole et de lui donner un cadre.

Pour instaurer, ou maintenir, le respect au sein de l’Ecole, deux axes doivent être travaillés dans le même temps, et ce dès le premier jour.

Premier axe : Une initiation à la communication, à l’écoute active, à la négociation, à la médiation (au sein de la classe tout comme au sein de l’équipe éducative). Une façon de communiquer différente qui permettra à chacun d’être entendu et compris, qui garantira davantage une prise en compte de tous les avis, qui permettra que les conflits, inévitables lors d’une gestion plus collective de la classe ou de l’école, trouvent des issues satisfaisantes et constructives.

Dans notre pays, le développement de ces compétences communicationnelles dépend du libre choix des écoles ou des enseignants. Pour aider ces innovateurs, de nombreux ouvrages existent, ainsi que des modèles d’interventions. L’Université de Paix a mis au point le programme « Graines de médiateurs » qui, au travers de nombreuses activités expérimentées sur le terrain et proposées dans un ouvrage , permet d’initier les élèves du primaire et du secondaire à la vie en groupe, à la prise de conscience de sa façon de réagir (parfois inadéquate) en cas de conflit, à la communication non violente, à la négociation et à la médiation.

Second axe : La mise en place d’un règlement. Toutes les écoles, ou presque, disposent d’un règlement. Certains dysfonctionnements apparaissent pourtant qui empêchent celui-ci de remplir efficacement son rôle.  Souvent, les points abordés sont trop nombreux pour être réellement intégrés et ils ne distinguent pas toujours ce qui relève du pédagogique ou du comportement. Les comportements attendus sont considérés comme innés alors que certains d’entre eux demandent un apprentissage. Ensuite, les sanctions annoncées (quand elles le sont) en cas de non-respect ne sont pas toujours appliquées ou le sont en fonction de l’humeur ou de la tolérance de l’enseignant. Il s’agira dès lors de mener tout un travail de réflexion pour analyser (avec tous les acteurs concernés : P.O., direction, enseignants, éducateurs, conseil d’élèves, parents) les besoins de l’établissement, pour décider des lois (peu nombreuses et connues de tous) qui régiront la vie commune et garantiront la sécurité de chacun.  De déterminer ensuite les comportements attendus et interdits dans les différents lieux de vie (cour de récréation, salle de gymnastique, réfectoire…). Et enfin, au sein de chaque classe, de décider ensemble (par le biais du conseil de coopération, par exemple) des attitudes à adopter pour favoriser les apprentissages et une vie du groupe épanouissante.  En n’oubliant pas que toute infraction devra être assortie d’une conséquence annoncée : une sanction réparatrice qui responsabilisera tout en permettant un apprentissage.

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La démarche – qui s’appuie sur plus de 15 ans d’expérimentation du programme « Graines de médiateurs » s’articule autour de 4 rouages : vivre ensemble, comprendre, communiquer, agir. Un processus pour une véritable éducation à la citoyenneté.

Graines de médiateurs II : Ce guide pratique propose des pistes et des conseils pour l’animation : plus de 60 fiches d’activités, plus de 50 fiches reproductibles… qui favorisent le développement des habiletés sociales chez les enfants.