Fondements des méthodes contre l’intimidation

Les présupposés moraux des méthodes d’intervention efficaces face au harcèlement scolaire

Le cas de la « méthode Pikas »

Par Julien Lecomte, sur base d’un module de formation de Jean-Pierre Bellon

Jean-Pierre Bellon est professeur de philosophie dans un lycée. Avec Bertrand Gardette, il est l’un des précurseurs des méthodes d’intervention face au harcèlement scolaire en France. En mai 2017, il est venu partager son expérience à la fois spéculative et de terrain avec les formateurs de l’Université de Paix. Dans cet article, nous vous proposons un focus sur les fondements philosophiques communs entre l’approche dite de la « Préoccupation partagée » (ou « Pikas ») et celle dite du « Groupe d’entraide » (ou « NoBlame »).

D’entrée, Jean-Pierre Bellon lance un pavé dans la mare : « à mon avis, le mot « harcèlement » est mal choisi ». Un problème est que c’est un terme fourre-tout. Il est utilisé pour parler de réalités différentes : harcèlement familial, sexuel, professionnel, scolaire, « cyber » harcèlement, etc. De plus, il implique une confusion entre des phénomènes « grégaires » entre jeunes, voire entre enfants, et des situations de violence entre adultes. Cela renforce d’ailleurs l’image du jeune harceleur qui serait un criminel en puissance, par nature…

Existentialisme : l’intimidateur d’aujourd’hui n’est pas le criminel de demain

Bellon préfère parler d’« intimidation » plutôt que de harcèlement entre jeunes. Du reste, sa définition rejoint celles qui font consensus en Belgique : le harcèlement entre jeunes – ou intimidation – implique une disproportion de forces (souvent incarnée par la pression d’un groupe contre une seule personne) et une incapacité à se défendre de la part du jeune en situation de « victime ». Bellon émet des réserves quant à l’intention de nuire du ou des intimidateurs : celle-ci n’est pas toujours avérée, et sa prise en compte n’est finalement pas utile pour résoudre les situations de crise.

Ceci révèle l’un des présupposés fondamentaux des méthodes « Pikas » et du « Groupe d’entraide ». Dans l’imaginaire collectif, le « harceleur » est un « sale gamin », criminel en puissance. Il y a une approche simple et caricaturale qui voit dans celui qui harcèle un « méchant » : il a moins d’empathie, il aime faire souffrir, il va à l’encontre des lois et aime mettre le désordre. Aucun parent ne voudrait que son enfant soit auteur d’intimidations envers un autre individu.

Un « bon » et un « mauvais » garçon (source de l’œuvre).

Or, on pourrait se demander s’il existe des profils d’intimidateurs, et si ceux-ci sont davantage prédestinés à devenir des criminels à l’âge adulte. Pour Dan Olweus, les faits de harcèlement scolaire constituent un indicateur prédictif de la criminalité future d’un individu. L’ennui est que ceci est une prophétie autoréalisatrice : lorsque l’on étiquette ou stigmatise des individus ou catégories d’individus, ceux-ci ont tendance à se conformer à leurs étiquettes. Ceci est un phénomène bien connu en psychologie, en sociologie, en psychologie sociale… Cf. les études sur la stigmatisation et l’étiquetage, notamment chez Serge Paugam, Edgar Morin, Françoise Kourilsky, ou encore le concept d’effet pygmalion (ou effet Rosenthal).

Les observations actuelles ont plutôt tendance à montrer qu’il n’existe pas un profil-type de harceleur, si ce n’est en fonction de variables contextuelles (place dans le groupe, climat de classe, etc.). Il existe des individus intimidateurs qui ont un parcours scolaire exemplaire, qui sont engagés pour des causes bienfaisantes, etc. De ce fait, en réalité, voir en eux des criminels potentiels ou avérés aurait un effet plus contreproductif qu’autre chose. Dans Les conduites déviantes des lycéens (2000), Robert Ballion montre d’ailleurs que les sensibilisations moralisantes ont un effet négatif quant aux addictions aux drogues. Voir dans la jeunesse des « violents » ou « drogués » potentiels et s’adresser à elle sur cette base n’est donc pas efficace, au contraire.

En philosophie, il s’agit d’un présupposé existentialiste. Aucun enfant ou adolescent n’est un « harceleur » ou un criminel par nature, dans son « essence ». Personne n’est « agressif » ou « méchant » par nature. Ceci dépend des contextes, des situations, du groupe. Attention, cela ne veut aucunement dire que les actes d’intimidation ne sont pas violents. Ca signifie simplement qu’il est plus efficace de considérer que le jeune peut être autre chose qu’un intimidateur si l’on veut que le harcèlement cesse.

Atelier philo : « Les causes du mal »

Bellon ajoute : « jamais une punition à elle seule n’a réglé une situation de harcèlement ». On n’est par ailleurs jamais assuré que celle-ci soit ni juste, ni efficace.

Ce présupposé existentialiste rejoint un fondement humaniste que l’on retrouve aussi dans la Communication NonViolente de Marshall Rosenberg (CNV) par exemple. Dans la CNV, un individu n’est « violent » qu’en fonction de circonstances qui font que ses besoins ne sont pas assouvis. Personne ne « nait » intrinsèquement mauvais ou belliqueux. Un comportement violent est la conséquence de la frustration résultant d’un besoin non-assouvi, d’une émotion qui n’a pas été exprimée ou entendue. A l’origine de la violence, il y aurait donc avant tout un besoin universel, qu’il s’agisse d’un besoin vital (manger, boire, se reposer…) ou social (sécurité, appartenance, calme, etc.).

Cela rejoint également les propos d’Hannah Arendt, qui a suivi de très près le procès du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann. Eichmann n’avait pas de haine (animosité ou hostilité) particulière envers les juifs. Il n’avait pas non plus de motif, de motivation particulière. Il ne s’agit donc ni d’une intention hostile, ni d’une vision idéologique. Selon ses dires, Eichmann n’a fait que « suivre les règles ». Eichmann n’était pas stupide : il ne se sentait simplement pas « touché » par ses actes. C’est sur cette base qu’Arendt développe l’idée de « banalité du mal » : n’importe quelle personne (tout être humain « banal », ordinaire) peut commettre le mal le plus atroce si cette personne n’exerce pas son jugement moral (en l’occurrence, qu’elle ne se sent pas « responsable » de ses actes, qu’elle ne s’interroge pas sur leur moralité…).

L’individu et le groupe : conformisme et dilution de responsabilité

Pour Jean-Pierre Bellon, cette notion de « banalité du mal » permet de bien comprendre la plupart des phénomènes d’intimidation. Un certain nombre d’expérimentation en psychologie sociale corroborent d’ailleurs le fait de considérer qu’un individu est souvent influencé par des variables extérieures dans sa prise de décision. Dans les cas de harcèlement scolaire, les dynamiques de groupe sont d’ailleurs très puissantes : « effet témoin » (ou « effet spectateur »), dilution de responsabilité, conformité au groupe, etc.

Cela soulève d’ailleurs une question éthique par rapport aux approches « punitives » : qui punir ? S’agit-il juste de sanctionner uniquement les faits violents perpétrés par des harceleurs ? Quid de ceux qui ont rigolé ou qui ont détourné le regard ? Quid de ceux qui ont utilisé un surnom moqueur ? Quid de ceux qui n’ont pas pris conscience que leur attitude nuisait à la victime ?

Bellon s’appuie également sur les écrits du philosophe René Girard (Le bouc émissaire, 1982) :

« Le meilleur moyen de se faire des amis dans un univers inamical, c’est d’épouser les inimitiés, c’est d’adopter les ennemis des autres. Ce qu’on dit à ces autres, dans ces cas-là, ne varie jamais beaucoup : nous sommes tous du même clan, nous ne formons qu’un seul et même groupe, puisque nous avons le même bouc émissaire ».

Pour Bellon, il y a donc un travail à faire sur le groupe, et sur cet « univers inamical ». Cela rejoint les travaux de Johan Declerck pour qui les approches curatives et préventives face à la violence sont d’autant plus efficaces qu’elles s’ancrent dans des politiques de prévention générale « orientées bien-être ».

Travailler le relationnel à l’école : au-delà des mesures « curatives »

Hypothèse de travail : mettre les individus en situation de réparation

Un des points communs des méthodes « Pikas » et du « Groupe d’entraide » est de mettre les individus en situation de réparation, qu’il s’agisse des « intimidateurs » ou de témoins plus ou moins impliqués dans la dynamique. Indépendamment des comportements passés (et pour lesquels il y aura peut-être une sanction d’une autre nature), il y a un ou plusieurs jeunes qui sont en souffrance, il y a une situation à résoudre. A chaque jeune désigné, il s’agit de demander ce qu’ils sont d’accord de mettre en place pour que la situation s’améliore, pour que chacun puisse se sentir mieux dans le groupe. Il s’agit de « partager la préoccupation » : l’adulte fait part du fait que la souffrance des jeunes dont il a la charge le préoccupe. Ce faisant, il envoie le message qu’il est préoccupé aussi par les jeunes qu’il a en face de lui. L’effet souhaité est de les sortir d’une situation de déresponsabilisation : eux aussi peuvent s’en préoccuper, sortir d’un « état agentique », soumis aux normes implicites d’un groupe inamical. Il s’agit de les rendre responsables.

Les fonctionnements des méthodes des préoccupations partagées et du groupe d’entraide (NoBlame) diffèrent sensiblement entre elles. Avec « Pikas », l’adulte rencontre chaque jeune individuellement, en commençant par la victime, sur base de convocations. Avec « NoBlame », l’adulte constitue un groupe d’environ 8 jeunes et les rencontre tous en même temps, à l’exception de la victime. Dans les deux cas, le postulat fondateur consiste à considérer que les jeunes sont capables – voire sont volontaires – pour sortir de la situation d’intimidation.

Ces présupposés constituent un pari. Néanmoins les résultats de terrain semblent conforter leur pertinence. Il ne s’agit pas d’une posture candide, où l’on décrète que « personne n’est méchant » ! A l’Université de Paix, nous partageons ces approches avant tout parce qu’elles fonctionnent.

A ce titre, Bellon s’est d’ailleurs penché également sur la victimologie. Il en ressort entre autres que plus l’agresseur est proche de sa victime, plus son comportement laisse des séquelles ou encore que les symptômes post-traumatiques sont moins importants s’il y a un soutien (rapide) des pairs. Bref, ceci conforte d’autant plus l’importance d’impliquer les jeunes dans le processus de réparation, ainsi que dans le travail de prévention.

Prolongements

La finalité des approches et programmes pour faire face au harcèlement converge vers l’idée que « cela doit cesser ». Qu’il s’agisse des méthodes Pikas, NoBlame ou même de Kiva-Koulu et d’Olweus, elles sont avant tout guidées par cet objectif. Considérer que les jeunes, y compris les « harceleurs », peuvent être des acteurs responsables du changement est un pari particulièrement efficace en ce sens. Il s’agit aussi de sortir d’une vision binaire où il y aurait les « gentils » et les « méchants ». En guise de prolongement, nous avons laissé entendre qu’il est réducteur de se limiter à des approches « curatives » en ce sens. Avec les jeunes, il est possible d’opérer un sérieux travail de prévention en les sensibilisant au phénomène, mais aussi en développant au maximum un climat positif et des actions orientées « bien-être », notamment au sein des écoles. Le travail de responsabilisation implique aussi des réflexions partagées quant à l’impact de certains actes aujourd’hui anodins, comme celui de partager la photo d’un pair sans son consentement sur les médias sociaux. A ce sujet, Bellon est très ferme : « un jeune dont des photos dégradantes et/ou à caractère sexuel sont relayées sur le web est en danger de mort »…

« Les jeudis de l’hémicycle » : Harcèlement à l’école

Le 17 novembre 2016, Nathalie Defossé, formatrice à l’Université de Paix, a participé à une conférence-débat sur le thème du harcèlement à l’école, au Parlement Bruxellois.

HARCÈLEMENT À L’ÉCOLE : COMMENT LE DÉTECTER ET LE COMBATTRE ?

Le programme était le suivant (cf. site du Parlement Bruxellois)

9h30 : Introduction de Julie de Groote, Présidente du Parlement         francophone bruxellois.

9h45 : « Harcèlement scolaire : état des lieux », Benoit Galand – Professeur en Sciences de l’éducation à l’UCL.

10h05: « Quid de la médiation scolaire ? », Juliette Vilet – Coordinatrice pédagogique médiation scolaire en FWB.

10h25 : « Comment prévenir le harcèlement à l’école : outils et programmes », Nathalie Defossé – Juriste, Formatrice à l’Université de Paix asbl.

10h45 : Témoignages de Madame et/ou Monsieur Anzalone, parents de la petite Laura, 12 ans victime du harcèlement.

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11h00 : Débat.

> Lire le compte-rendu de cette matinée dans la DH, par Julien Thomas : Des victimes de harcèlement scolaire témoignent au Parlement bruxellois

[Extrait] Près de 35 % des jeunes se disent directement concernés par le harcèlement à l’école en Belgique, et 90 % expliquent avoir déjà été mal à l’aise en assistant à une scène, a ensuite expliqué Nathalie Defossé, formatrice à l’Université de Paix. Son organisation s’est fixée pour objectif de travailler sur la gestion positive des conflits, et donc également sur le harcèlement […]

Formations 2016-2017

Dates et modalités du Brevet « Jeunes » (PDF) > Voir la page du Brevet Jeunes

Dates et modalités du Certificat « Interpersonnel » (PDF) > Voir la page du Certificat Interpersonnel

Agenda des conférences (PDF) > Voir la page des conférences

Dates et thèmes des modules de formation (PDF) > Voir la page des modules

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Voir aussi le comparatif des formations longues 2016-2017

Conférence : harcèlement à l’école

Conférence : Harcèlement à l’école : comprendre, identifier, agir

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conference

Ces dernières années, les cas de harcèlement entre élèves font de plus en plus parler d’eux, largement relayés par la presse.

S’agit-il pour autant d’un nouveau phénomène de violence à l’école ? Non, c’est un phénomène qui a été davantage cerné grâce à de nombreuses recherches et qui, dès lors, peut-être repéré et qualifié avec plus d’efficacité que dans le passé.

Aujourd’hui, la plupart des études en Europe concluent que 8 à 15% des jeunes scolarisés seraient concernés par des situations de harcèlement. Sachant que les conséquences psychologiques et scolaires peuvent s’avérer graves, il est temps d’en parler le plus largement possible et de diffuser les moyens de prévention et d’intervention qui existent aujourd’hui.

Mais de quoi s’agit-il exactement? Qu’est-ce que le harcèlement entre élèves ?

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Actes du colloque « Harcèlement… » 2015

Harcèlement à l’école : « Croisons nos pratiques »

Photo réalisée par Jean Poucet

Photo réalisée par Jean Poucet

Le jeudi 12 novembre 2015 à Namur, le Réseau Prévention Harcèlement a organisé un 2e colloque sous la thématique « Croisons nos pratiques ».

Consacré aux différentes manières de prévenir et de gérer le harcèlement scolaire, ce colloque a tenté de dégager les attitudes et pratiques à favoriser en Fédération Wallonie-Bruxelles, tant au niveau des parents, du groupe-classe, de l’équipe éducative et des intervenants extérieurs que de la Fédération toute entière.

Sont intervenus notamment Jean-Pierre BELLON et Bertrand GARDETTE, précurseurs du travail de prévention et d’intervention face au harcèlement scolaire en France, ainsi que Gie DEBOUTTE, lui aussi un précurseur dans ce domaine chez nos homologue flamands. Ce colloque se veut une occasion d’échanges entre personnes de différents secteurs (enseignement, jeunesse, santé, politique…).

> Retrouvez les actes du colloque

Harcèlement et cyberharcèlement (Canal et cie)

Le 9 novembre 2015, l’Université de Paix était présente sur le plateau de l’émission Canal et compagnie (Canal Zoom).

Alexandre Castanheira (Formateur à l’Université de Paix) et Yves Collard (Média Animation asbl) étaient les invités de cette émission.

La discussion a porté sur le phénomène du harcèlement entre jeunes et de son pendant « en ligne », le cyberharcèlement… Comment mieux comprendre le harcèlement ? Quelles sont ses caractéristiques et comment y faire face ? Comment y réagir ? Que faire en tant que parent ?

Le cyber-harcèlement, c’est du harcèlement

Depuis quelques mois, nous recevons de plus en plus de demandes d’écoles ou de parents pour intervenir à propos du phénomène du « cyberharcèlement ».

Il est réducteur et biaisé d’aborder cela comme un problème totalement neuf et spécifique, confiné sur les réseaux sociaux. En effet, le web n’est en réalité qu’un nouveau « territoire » où s’inscrivent et se prolongent les relations.

Les études ne permettent pas de dire qu’il y a plus de harcèlement qu’avant. Par contre, celui-ci est peut-être plus « visible » étant donné que certains cas sont publics, sur les réseaux sociaux. Dans « cyberharcèlement », il y a « cyber » et « harcèlement ». Chacune de ces dimensions mérite que l’on s’y attarde.

Le « cyberharcèlement » n’est pas un phénomène totalement neuf ou isolé : pour y faire face, nous privilégions une approche intégrée.

Les « ingrédients » du harcèlement (entre élèves)

Pour comprendre le harcèlement sur les réseaux sociaux, il faut donc d’abord comprendre le harcèlement tout court. Comme l’explique Alexandre Castanheira, le harcèlement entre élèves (appelé school bullying en anglais) présente plusieurs caractéristiques assez précises. Généralement, les spécialistes affirment qu’un jeune est victime de harcèlement lorsque :

  • il est soumis de façon répétée et sur une certaine durée à des comportements perçus comme violents, négatifs, agressifs de la part d’une ou plusieurs personnes ;
  • il s’agit d’une situation intentionnellement agressive qui vise à mettre en difficulté la victime ;
  • il y a une relation de domination psychologique telle que la victime n’est pas en mesure ou ne se sent pas en mesure de sortir de ce rapport de force, de se défendre.

Une autre dimension importante de ce phénomène réside dans sa nature « groupale ». Contrairement à d’autres formes de violence à l’école, les cas de harcèlement ont lieu en présence et grâce au groupe de pairs, les « témoins ». La plupart du temps, le « harceleur » va rechercher, grâce à une instrumentalisation du rire, à renforcer sa position dominante dans le groupe en agissant devant des témoins. Certains rallient le « harceleur » (les « suiveurs »), d’autres ne présentent pas de positionnement clair (« outsiders ») ou ne voient rien, d’autres, enfin vont chercher à secourir la victime (« sauveurs »). Dans tous les cas, ceux qui n’agissent pas pour stopper le harcèlement renforcent celui-ci.

Une stratégie efficace de prévention consiste précisément à agir sur les « outsiders » en leur donnant les moyens et les compétences pour s’impliquer afin de faire cesser la situation de harcèlement.

En conséquence, pour travailler la question du harcèlement, nous privilégions une approche des relations et de la communication en groupe. Celle-ci vise à développer l’empathie des jeunes, à les sensibiliser de manière spécifique au harcèlement, à leur faire expérimenter des pratiques coopératives, etc. C’est pourquoi nos programmes d’intervention proposent une approche intégrée, comprenant un travail sur le bien-être et les relations harmonieuses en groupe. Autrement dit, des mesures curatives et des activités de prévention sont envisagées (sensibilisation, réflexion sur le phénomène, analyse de celui-ci, etc.) par rapport au problème, mais elles sont en lien avec une réflexion qui les englobe, sur le « vivre ensemble », les relations et la communication. Une attention est portée aux dynamiques de groupe dans un cadre plus large et à des activités visant à construire du lien et développer les compétences sociales et émotionnelles chez les élèves, que ce soit en secondaire, en primaire ou en maternelle.

> Pour aller plus loin, lire les pistes d’intervention relevées par A. Castanheira

> Cf. également Travailler le relationnel à l’école : au-delà des mesures « curatives »

Les relations sur les réseaux sociaux

Un autre angle d’attaque consiste à comprendre les relations sur les réseaux sociaux. En quoi sont-elles différentes ? Qu’est-ce qui change, quels sont les impacts des nouveaux médias sur nos relations ? Si l’on se contente de les aborder par le prisme du cyberharcèlement, là encore, on n’a qu’une vision tronquée du phénomène.

Comme expliqué dans Comprendre les relations numériques, la plupart des pratiques sur le web ont une dimension relationnelle : commenter un statut ou un article, chatter, tweeter, « liker » un contenu, partager un article ou une opinion, etc. Même les jeux en ligne et les applications suscitent une forte interaction entre les joueurs, qui soit y retrouvent leurs amis, soit y tissent des relations nouvelles. Internet n’est pas un monde à part, mais un « nouveau territoire » dans lequel se jouent nos échanges avec les autres…

Le web est aussi le territoire de dérives plus ou moins conséquentes à ces niveaux. La violence n’est pas née avec les technologies, mais elle s’y manifeste différemment.

Un phénomène de harcèlement peut acquérir une autre visibilité sur le web. C’est différent d’exprimer un désaccord lors d’une discussion à deux ou bien de le faire en réaction à un statut public posté par une personne. Dans ce second cas, il est parfois plus difficile de savoir qui va nous lire et donc de prévoir les impacts de ce que l’on dit. De surcroit, il y a un coté « spectaculaire » aux échanges, au sens où les gens qui débattent le font devant des spectateurs (les « témoins », « suiveurs » ou « outsiders », dans le cas de harcèlement).

Ensuite, le web est un territoire qui nous entoure en continu. Les cas de cyber-harcèlement correspondent en général à des cas de harcèlement « classique » qui se prolonge via les réseaux sociaux [à propos du harcèlement entre jeunes, lire les articles de fond sur notre site]. Cela peut avoir des conséquences dramatiques étant donné que le harcèlement pouvait autrefois être confiné dans le domaine du travail ou de l’école, et donc renforcer la sensation d’impuissance des individus en position de victime, dans un cadre où l’on ne sait pas très bien qui est témoin de quoi. A contrario, cet espace de visibilité peut permettre d’identifier les cas de harcèlement (attention cependant aux décodages hâtifs), pour peu que les intervenants éducatifs ne considèrent pas que ce qui se passe en ligne n’a rien à voir avec ce dont ils sont supposés s’occuper.

Plusieurs autres dimensions font que les relations numériques sont multiples et complexes. Il y a la possibilité d’utiliser l’anonymat (typiquement, à l’occasion de commentaires haineux), de « jouer un rôle », etc.

> Pour continuer la réflexion lire aussi Comprendre les rel@tions numériques

Le cyberharcèlement : au-delà de la lutte « anti-symptômes »

Beaucoup de sources proposent plusieurs moyens pour lutter contre le harcèlement en ligne. Même les réseaux sociaux s’y sont mis : Facebook et Twitter informent sur ses options de confidentialité et le fait de signaler les contenus, Ask.fm (dont le fonctionnement a été pointé du doigt suite à des cas de harcèlement ayant abouti à des conséquences dramatiques) propose d’empêcher les commentaires et questions anonymes, etc. Certains « éducateurs » proposent des animations ou sensibilisations à ce qu’ils identifient comme étant des « dangers du web ».

Ce faisant, ces acteurs luttent contre les symptômes, et non les causes.

Lorsque votre batterie est faible sur votre portable, vous pourriez recharger la batterie (travailler sur les causes) ou vous pourriez faire disparaître la petite icône qui représente la batterie (éliminer le symptôme). En éliminant le symptôme, vous serez peut-être moins incommodé-e-, mais vous n’avez pas réglé le problème.

La plupart des acteurs de la prévention et de l’intervention par rapport aux cas de harcèlement s’accordent désormais pour privilégier ce type d’approches intégrées, et non seulement des interventions qui se contentent de moraliser ou d’éliminer les symptômes d’un phénomène qui peut avoir des conséquences très graves.

Pour aller plus loin :

 

Emission Point Barre : le harcèlement chez les jeunes

Frédéric Duponcheel, formateur à l’Université de Paix, était invité dans l’émission Point Barre consacrée au harcèlement entre jeunes du 01/06/2015, sur Canal C. Revoyez cette émission-débat ci-dessous.

Le harcèlement est un phénomène répandu qui touche toutes les écoles.
Aujourd’hui, ce phénomène est [parfois] amplifié par les réseaux sociaux. Sur le plateau, nous recevons victimes de harcèlement, parents, médiatrice scolaire ou encore représentant de l’Université de Paix qui met en place des « cellules [pour faire face au] harcèlement » dans les écoles.

[Dossier] Dimanche : « le harcèlement à l’école »

Dans son édition du 29 mars 2015, le Journal Dimanche (des Médias Catholiques Belges Francophones) a consacré un dossier de fond sur le harcèlement à l’école :

  • Décryptage du phénomène par Benoît Galand, enseignant et chercheur à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education à l’UCL
  • Découverte de l’Université de la Paix et de ses actions pour prévenir et intervenir face à ce phénomène (entretien avec Frédéric Duponcheel)
  • Témoignage de Jean-Pol Colin, directeur de l’école fondamentale de Couvin

> Se procurer le Journal Dimanche

« Les rel@tions numériques », dans le COJ#03

Le troisième numéro du fanzine trimestriel de la Confédération des Organisations de Jeunesse indépendantes et pluralistes vient de sortir. A cette occasion, vous pouvez découvrir deux articles pour mieux comprendre les relations sur le web

On pourrait croire que les personnes qui sont scotchées à leurs écrans n’ont plus de relations sociales. Or, des sociologues et des psychologues, notamment A. Casilli, se sont penchés sur la question et ont constaté qu’il s’agit d’une idée reçue. Au contraire, la plupart des pratiques sur le web ont une dimension relationnelle : commenter un statut ou un article, chatter, tweeter, « liker » un contenu, partager un article ou une opinion, etc. Même les jeux en ligne et les applications suscitent une forte interaction entre les joueurs, qui soit y retrouvent leurs amis, soit y tissent des relations nouvelles. Internet n’est pas un monde à part, mais un « nouveau territoire » dans lequel se jouent nos échanges avec les autres…

Ce n’est pas pour autant que l’on communique de la même façon sur le web et « IRL », « dans la vraie vie ». En témoigne par exemple l’usage du smiley et de la ponctuation. Si votre collègue vous écrit « Bonjour. Dans 5 minutes, j’aimerais te parler. », cela peut être perçu différemment que si elle vous écrit « Bonjour ! Dans 5 minutes, j’aimerais te parler 🙂 ». Pourtant, il s’agit du même contenu lexical. Pour se faire comprendre, nous sommes donc appelés à intégrer des aspects de la communication « face à face » du quotidien dans notre communication écrite. Les mots impliquent des pensées, des interprétations et des effets, en lien avec un contexte : il ne suffit pas d’être très factuel pour être sûr de bien se faire comprendre.

Un autre cliché fréquent par rapport à Internet et aux réseaux sociaux est qu’ils élimineraient progressivement toute notion d’intimité. Les pratiques des jeunes montrent au contraire qu’ils y sont très attentifs, ce qui explique d’ailleurs en partie le succès de Snapchat, par exemple. Sur ce réseau, non seulement les parents ne sont pas encore (contrairement à Facebook), mais en plus les échanges sont éphémères : ils disparaissent après consultation (même si cela peut être contourné assez aisément).

Qu’en est-il des relations plus problématiques, conflictuelles, voire de la violence ?

Malheureusement, le web est aussi le territoire de dérives plus ou moins conséquentes à ces niveaux. La violence n’est pas née avec les technologies, mais elle s’y manifeste différemment.

Tout d’abord, la violence acquiert une autre visibilité sur le web. Il n’y a peut-être pas plus de violence qu’avant (c’est difficile à quantifier), mais celle-ci est plus visible, parfois publique. C’est différent d’exprimer un désaccord lors d’une discussion à deux ou bien de le faire en réaction à un statut public posté par une personne. Dans ce second cas, il est parfois plus difficile de savoir qui va nous lire et donc de prévoir les impacts de ce que l’on dit. De surcroit, il y a un coté « spectaculaire » aux échanges, au sens où les gens qui débattent le font devant des spectateurs. Cela peut renforcer les dynamiques compétitives de certains, tandis que d’autres n’exprimeront jamais leur opinion et se replieront… La prise de parole (collaborative, raisonnée, ou encore constructive) sur le web est l’un des enjeux que cela soulève.

Ensuite, le web est un territoire qui nous entoure en continu. Les cas de cyber-harcèlement correspondent en général à des cas de harcèlement « classique » qui se prolonge via les réseaux sociaux [à propos du harcèlement entre jeunes, lire les articles de fond sur notre site]. Cela peut avoir des conséquences dramatiques étant donné que le harcèlement pouvait autrefois être confiné dans le domaine du travail ou de l’école, et donc renforcer la sensation d’impuissance des individus en position de victime, dans un cadre où l’on ne sait pas très bien qui est témoin de quoi. A contrario, cet espace de visibilité peut permettre d’identifier les cas de harcèlement (attention cependant aux décodages hâtifs), pour peu que les intervenants éducatifs ne considèrent pas que ce qui se passe en ligne n’a rien à voir avec ce dont ils sont supposés s’occuper.

Plusieurs autres dimensions font que les relations numériques sont multiples et complexes. Il y a la possibilité d’utiliser l’anonymat (typiquement, à l’occasion de commentaires haineux), de « jouer un rôle », etc.

Dans le cadre d’une éducation citoyenne, il semble dès lors intéressant d’amener un questionnement sur les conséquences (même non désirées) de nos messages (une compréhension des mécanismes en place dans nos relations ou dans la communication), ou encore de favoriser des postures et des dynamiques empathiques et coopératives, y compris (mais pas seulement) sur les réseaux sociaux.

Pour continuer la réflexion sur la question des relations numériques, lire aussi la fiche « Socialisation numérique » du CSEM.