Créativité et conflits

Comment la gestion des conflits et la créativité sont-elles liées ?

Un article de Sonja Leonard, publié initialement dans le trimestriel n°74 de l’Université de Paix, en 2001. A l’époque, des formations permettant spécifiquement de développer la créativité avaient lieu. En 2013, la créativité dans la recherche de solutions est travaillée transversalement dans d’autres formations.Pour commencer, attardons-nous quelque peu à cerner ce que l’on entend par «créativité».

  • «La créativité est un processus qui se déroule dans le temps et qui se caractérise par l’originalité, l’esprit d’adaptation et le souci de réalisation concrète»  Mc Kinnon
  • «C’est un ensemble de comportements opérant des transformations originales et significatives dans l’organisation du conscient»  Ghiselin

Plus pragmatiquement encore, on pourrait définir la créativité comme étant notre capacité à créer. C’est-à-dire, faire à partir de rien ou réaliser un assemblage original et utile en combinant des éléments préexistant ou encore provoquer la rencontre nouvelle de deux éléments qui existaient dans des domaines séparés. Si cette rencontre s’avère pertinente et originale, on parlera de création.

De ces essais définitoires, il convient de remarquer que la créativité est opérante, agissante. Elle n’est pas à confondre avec l’imagination, l’originalité en tant que telles. En effet, l’imagination nous aide à nous faire des représentations banales ou originales. C’est ce que nous décidons de faire de ces représentations qui en fera ou non l’aliment de notre créativité. Ainsi, le rêveur qui reste perdu dans la contemplation de sa prodigieuse imagination sans jamais la mettre ni en forme ni en action n’est pas créatif. De même, celui qui s’interdit de rêver et qui considère l’originalité comme dangereuse se condamne à la routine.

La créativité : pour qui ?

Au milieu des années 50, John Paul Guilford, président de l’association des psychologues des U.S.A a reçu du gouvernement fédéral la mission de définir clairement la nature de la créativité et les moyens concrets de l’éduquer et de la développer.

Il a travaillé sur deux échantillons d’un millier de personnes chacun. Le premier regroupait des créateurs reconnus dans différentes disciplines et le second était constitué de personnes représentatives de la population «normale». Une importante série de tests a été administrée aux uns et aux autres.

Les conclusions de ce travail font apparaître que :

  • chacun possède un potentiel créatif mais peu l’utilisent ;
  • le potentiel créatif est indépendant du sexe, de l’âge, de l’origine sociale ;
  • le potentiel créatif peut être réveillé à tout âge par une pédagogie appropriée.

Le potentiel créatif ici mesuré n’a rien à voir avec le Quotient Intellectuel mesuré par le test de Binet et Simon qui évalue l’aptitude à trouver rapidement la bonne réponse à une question mettant en jeu les capacités analytiques et déductives et faisant appel à l’intelligence convergente. Le potentiel créatif quant à lui fait appel à l’intelligence divergente et est évalué, entre autres, par quatre critères : la fluidité (nombre de réponses données en un temps donné sur un problème posé), la flexibilité (nombre de catégories différentes dans lesquelles on peut classer ces réponses), l’originalité (capacité de produire des idées statistiquement peu fréquentes) et l’élaboration (capacité de produire des idées détaillées et complexes).

Ces quelques préliminaires posés, pourquoi la créativité comme défi au conflit ?

A l’Université de Paix, comme partout ailleurs où l’on travaille à la gestion positive des conflits, on postule que le conflit est inhérent à la vie voire à la base même de son évolution. Ce sont les modes de gestion qu’on choisit de lui appliquer qui en déterminent l’issue : destructrice ou bénéfique pour les parties concernées. Cela admis, il convient dès lors, en gestion positive des conflits, de se concentrer sur tout ce qui permettra la deuxième issue.

Pour aborder les conflits interpersonnels, une dimension communément travaillée est celle de la communication. L’homme ne peut pas ne pas communiquer et, pour résoudre ses conflits autrement que de manière archaïque c’est-à-dire en ayant recours soit à l’agression soit à la fuite, il pourra se servir de son langage, de ses «mots pour le dire» comme autant d’outils lui permettant de dépasser sa «primarité», comme autant de chances de donner une issue satisfaisante aux conflits dans lesquels il se trouve.

Si l’homme est un «communicateur», il est aussi un «créateur». Nous posons que ses capacités créatrices sont également autant d’outils utiles, voire nécessaires à une gestion positive des conflits. De notre capacité créatrice dépendra l’invention de modes nouveaux, impensés, surprenants pour la gestion de nos différends.

Mais si, on l’a dit, tout un chacun possède un potentiel créatif, d’aucuns l’ont, pour de multiples raisons -que nous ne détaillerons pas ici mais qui sont questionnées lors de la session-, laissé ou laissent en jachère. Il s’agira dès lors de se donner deux journées pour réveiller un tant soit peu ce potentiel et découvrir puis travailler différentes méthodes créatives de résolution de problèmes.

D’entrée de jeu, nous faisons le pari de sortir du cadre. Différentes activités sont proposées qui permettent de bousculer nos conditionnements, revoir nos habitudes, questionner nos perceptions.

Ensuite un travail sur les sens. Réveiller, aiguiser notre perception du réel en utilisant au mieux la vue, l’ouïe et le toucher. En effet, se donner à être créatif, même -et peut-être surtout- dans les situations conflictuelles, c’est aussi se doter d’outils permettant l’élargissement du champ des possibles. Il s’agira dès lors de développer des aptitudes qui ont pour objet la connaissance du monde extérieur que ce soit le sens du réel (saisir les significations, fonctions, relations) ou l’attention aux autres (éprouver les pensées et sentiments de l’autre) ainsi que des aptitudes ayant pour objet la capacité de juger et de transformer le monde extérieur en recombinant entre eux les éléments dont il est composé (remise en cause, adaptation et rapidité des réactions, abstractions, analogies, attention intérieure). La pratique de ces exercices préliminaires devrait se traduire moins par des résultats immédiats et spectaculaires que par un changement progressif du quotidien. L’individu devient plus attentif au monde, plus libre dans ses pensées et démarches. Il comprend autrement les situations qui se présentent et s’y adapte «nouvellement» avec davantage de satisfaction personnelle.

Lors de ces deux journées de formation, afin que les participants puissent, en sous-groupes, travailler à des méthodes créatives de résolution de problèmes sur des situations conflictuelles qui leur sont propres, il est nécessaire que s’installe très vite un climat de confiance. Différentes activités proposées au groupe poursuivent cet objectif de garantir ce nécessaire climat sans lequel aucun travail efficace ne pourrait se faire.

Les sens échauffés, le climat installé, le travail «sérieux» peut commencer.

A partir de situations simples, il s’agira, dans un premier temps d’appliquer «les règles de la roue libre» ou C.Q.F.D.

  • «C» comme censure abolie. A toute proposition d’idée, le jugement critique est exclu, que ce soit envers soi – ne sommes-nous pas parfois aussi bien servi que par nous-même ?- qu’envers autrui.
  • «Q» comme quantité d’abord. En effet, plus on aura d’idées, plus le risque sera grand d’en avoir de bonnes.
  • «F» comme farfelu souhaité. Il sera toujours plus facile de transformer une idée originale en idée simple qu’une idée banale en idée novatrice.
  • «D» comme démultiplication systématique. Chacun est invité à rebondir sur les idées qui précèdent.

La plupart du temps, la grande leçon qui se dégage de ce premier exercice est de constater à quel point il est difficile d’une part, de ne pas censurer et, d’autre part, de ne pas être avant tout obsédé -et donc enfermé- par la recherche de La solution.

Alors comment faire pour suivre une méthode créative de résolution de problèmes ?

La méthode propose cinq étapes, dont sont décrits ici les objectifs et non les applications, tout au long desquelles les règles de la roue libre resteront d’actualité.

1. Perception créative ou exploration du problème : rassembler le plus grand nombre d’informations, objectives ou subjectives, faits et chiffres, sensations et intuitions, affirmations et hypothèses sur le problème à affronter.

2. Analyse créative ou structuration du problème : restructurer le problème afin d’aboutir à une véritable radiographie en relief, identifiant l’objectif à atteindre et indiquant les zones critiques auxquelles s’intéresser en priorité.

3. Production créative ou production d’idées : générer un maximum d’idées « magiques » dont les plus prometteuses seront traduites en idées créatives.

4. Sélection créative ou décision : optimiser  le choix de la meilleure idée en favorisant un examen bienveillant et une appropriation de toutes les propositions, en particulier les plus dérangeantes.

5. Application créative ou passage à l’action : préparer le passage à l’action dans les meilleures conditions possibles.

De l’avis des participants qui s’y sont essayés, cette méthode qui n’est pas une nouvelle recette miracle (ouf !), ouvre des portes inattendues, trace des chemins possibles, apporte des solutions nouvelles aux situations problèmes travaillées. Si cela est possible, c’est tant mieux. Et si cela est possible c’est aussi grâce à l’investissement de chacun, à ce laisser-aller créatif auquel chacun s’est rendu, convaincu qu’être davantage humain, c’est être davantage créateur de sa propre vie, de ses propres solutions.

Et moi de relire cette phrase vieille de mai 68 : « Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait… »

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