Entretien avec Isabelle Brouillard

Depuis le 14 octobre 2013, Isabelle Brouillard est la nouvelle Secrétaire générale de l’Université de Paix.

Propos recueillis par Christine Cuvelier, Chargée de relations publiques.

Si nous te demandons de te présenter en quelques mots, que dirais-tu ?

Je suis née dans la nuit du 24 décembre 1966, il faisait froid mais j’ai très vite eu chaud. Fruit d’une mère andalouse et d’un père bruxellois, cinquième d’une famille nombreuse (7 enfants), victime d’une maladie des reins jusqu’à l’âge de 12 ans, j’ai tellement ressenti de l’amour « fraternel » durant toute mon enfance que très tôt, je n’ai eu de cesse que de vouloir donner.

Quel a été ton parcours avant d’accéder à la direction de l’Université de Paix ?

Criminologue de formation, mon chemin professionnel a débuté au service des Ministères de l’Intérieur et de la Justice, en qualité de conseillère scientifique. C’était en 1992 après les tueries du brabant wallon, il y avait un plan de réforme national qui concernait tous les services de police ; j’étais chargée de le mettre en œuvre en ce qui concerne la Cour d’appel de Liège. Les nombreux dysfonctionnements et graves manquements observés dans le cadre de ce travail m’ont conduit à vouloir m’engager plus encore dans la justice et la protection des Droits de l’Homme. C’est au sein de la Commission Justice et Paix que j’ai pu orienter mon travail vers la défense des groupes vulnérables (enfants, demandeurs d’asile…) en Belgique et aussi dans plusieurs pays du sud (Amérique Latine). Cette nouvelle expérience m’a donné l’envie d’aller plus loin vers le secteur de la coopération au développement. Le projet de l’ONG RCN Justice et Démocratie au Burundi, intitulé « L’Eloge des justes », a croisé mon chemin et je suis partie emmenant toute ma petite famille avec moi. Les accords de paix pour le Burundi venaient d’être signés à Arusha au mois d’août 2000. Ce n’était que des accords sur papier. Il a fallu 5 années pour que le dernier mouvement rebelle accepte de rendre les armes et de se joindre aux prochaines élections. Nombreux furent les défis durant cette période mais au bout du compte le renforcement de la justice de proximité -cœur de mon travail- durant toutes ces années a pu progresser. Mes aînés en âge de rentrer à l’Université, nous sommes revenus en Belgique en 2012 et j’ai trouvé un emploi au sein de l’Ecole des Parents et des Educateurs, association d’éducation permanente, dont le but est fort proche de celui de l’Université de paix.

Qu’est-ce qui t’a conduit à l’Université de Paix ?

Le Nunca mas, ce cri déjà sorti de milliers de victimes de part le monde, et qui n’a toujours pas permis d’enrayer définitivement la guerre et les souffrances qu’elle engendre. Hier, aujourd’hui, et tristement demain, les forces destructrices continuent et continueront à l’emporter sur la raison et l’humanité.

Les fondateurs de l’Université de Paix savaient cela et ne se sont pas désespérés. En créant l’Université de paix, ils ont pensé que la réflexion d’hommes et de femmes permettaient d’agir et de trouver des réponses concrètes aux conflits et des moyens pour prévenir les violences. Bien au-delà, les fondateurs de l’Université de Paix et les centaines d’hommes et de femmes qui y travaillent depuis sa création ont su transcender nos besoins individuels de paix, et agir pour la collectivité, le bien commun, le vivre ensemble en vue de construire une société participative juste et responsable. C’est cette envie de construire plus de paix, qui m’a été communiquée et qui m’a conduite à l’Université de paix.

Quelles sont tes ambitions à court et moyen termes pour l’Université de Paix ?

Je souhaite tout d’abord préserver la qualité des relations humaines observées depuis mon engagement. Ce climat de compréhension et de respect mutuel a certes des racines profondes mais il s’agit de bien entretenir ce magnifique jardin. Ensuite, mon premier objectif est de soulager l’équipe de permanents qui fait face à la notoriété de l’Université et reçoit une cascade de demandes d’intervention et de projets. C’est donc la gestion du non et la planification qui sont à l’ordre du jour.

A moyen terme, j’espère que ce sera la gestion du oui. Il s’agira de trouver de nouveaux moyens pour permettre à l’Université de Paix de grandir en harmonie tout en intensifiant son impact. J’inscris cet objectif dans le prolongement du travail de fil rouge « Horizon Université de Paix 2020 » initié par l’équipe.

En quoi le travail de l’Université de Paix apporte-t-il une réponse satisfaisante pour renforcer ou améliorer les capacités des personnes en situation conflictuelle à y faire face ?

Mon expérience de vie dans la région des grands lacs m’a permis de comprendre combien la réponse par la violence a une telle force destructrice qu’elle est source de conflits pour des générations entières qui dépasse notre propre existence. Ouvrir des espaces de dialogue y compris dans des situations extrêmement difficiles permet de rompre ce cycle et de répondre à un besoin humain fondamental d’agir ici et maintenant. Si ce cercle de paroles est créé et que toutes les parties au conflit y participent, c’est encore un long cheminement avant qu’il ne soit source d’actions constructives. Renforcer les personnes dans leur capacité d’expression, d’écoute, d’empathie, de résilience, est propice à une compréhension approfondie des origines du conflit et l’émergence de pistes pour y remédier. Sans cette qualité de dialogue, tous les autres mécanismes de résolution de conflits telle que la négociation, la médiation, l’équité et la justice ne permettraient pas d’apporter une réponse durable.

Quelle sera, à ton avis, l’évolution de l’Université de Paix dans les prochaines années ?

Déjà dans l’immédiat, je constate que les demandes d’éducation à la paix sont nombreuses et que les acteurs pour y répondre ne sont pas suffisants et organisés. Avec la crise financière actuelle, les moyens vont geler voire diminuer et les conflits sans doute augmenter ! Comme je l’ai expliqué plus haut, le défi d’aujourd’hui est d’anticiper cette évolution « distordue »  en examinant toutes les composantes du fil rouge dessiné par l’équipe : la valorisation et la pérennisation des acquis de Graine de médiateurs, le développement de synergie avec de nouveaux partenaires, la consolidation des moyens financiers, l’ouverture ou non des actions sur le plan international, etc. Des pistes déjà explorées dans le passé à revisiter et réfléchir dans le contexte sociétal actuel.

Quel est le meilleur compliment que nous puissions te faire ?

« Tu as pu rester fidèle à l’esprit de l’Université de Paix et tu as pu contribuer à la réalisation et au développement de sa mission ».

En quelques mots et en guise de conclusion, le mot de la fin pour toi, ce serait…

La flamme… Je suis rentrée à l’Université de Paix, comme un athlète à qui on remet le flambeau olympique. Quelle responsabilité ! Préserver le passé, gérer le présent et construire l’avenir… Je demande aux lecteurs de cet article, membres et sympathisants, de m’aider à veiller avec moi sur la flamme… Merci !

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