La « mise au carré » pour nuancer ses croyances

Un outil pour nuancer ses croyances : la « mise au carré » (D. Faulx)

Nos croyances se construisent par « associations » sur base de « raccourcis » cognitifs. Le cerveau fait des raccourcis et « connecte » les choses entre elles, opérant parfois des omissions, des généralisations ou des distorsions de la réalité. Autrement dit, le cerveau « simplifie » le réel.

Pour cette raison, une croyance n’est jamais totalement fausse. Elle est au contraire toujours vraie « d’un certain point de vue », « dans une certaine mesure » !

L’intérêt de cet outil est de faire émerger les situations, les contextes ou les conditions dans lesquelles les affirmations se vérifient.

Pour nuancer nos croyances, les assouplir, Daniel Faulx propose de « décortiquer » les associations en les « mettant au carré ». Par exemple, si je dis que « je suis nul en maths », on a une association de deux « entités » : « moi » et « être nul en maths ».

Pour le mettre au carré, nous allons créer le tableau suivant :

  Être nul en maths Ne pas être nul en maths / être bon en maths
Moi 1 2
Pas moi = « les autres », dans ce cas-ci 3 4

Dans ce cas, en l’occurrence, je suis persuadé de la case 1 : je me sens nul en maths.

Par rapport à cette affirmation, des questions peuvent d’ores et déjà être posées : « à quelle situation faites-vous référence lorsque vous dites cela » ? « Quelles étaient les conditions de cette situation qui rendent ce lien pertinent ? Quelles étaient ses particularités » ?

L’un des objectifs de cet outil est en effet de faire émerger des situations concrètes, des « faits » observables spécifiques plutôt que des « jugements » généraux. Nous ne l’illustrons pas totalement dans cet article, mais un des intérêts de l’exercice intellectuel réalisé est de trouver des exemples concrets qui correspondent à chaque case.

En corollaire, cela veut peut-être dire que les autres que moi sont « bons en maths » (case 4) – ou du moins meilleurs que moi.

Mais en réalité, ce n’est pas toujours le cas (case 3) : certains ont parfois des échecs, par exemple. D’autres ne réussissent pas non plus, lorsqu’ils n’étudient pas. Il existe d’autres personnes qui n’apprécient pas le calcul. Au-delà de ma classe (j’ouvre le cadre), je constate qu’il y a beaucoup de personnes qui peinent à réaliser des exercices de maths, voire qu’il y a des adultes qui ne savent pas compter. Bref, il y a des personnes parmi les autres qui ont aussi des difficultés en maths.

Si j’admets cela, je peux aussi observer que je ne suis pas « si nul » en maths, et pas « toujours nul » en maths (case 2). Lorsque j’étudie, dans certaines situations, lorsque cela m’est expliqué en lien avec des faits concrets, je sais résoudre des problèmes de maths. Je sais faire certains calculs, je sais compter, etc.

En fait, en passant par « la mise au carré », je me rends compte que ma pensée initiale n’est qu’une perspective, et non une « vérité absolue » ! Je n’arrive pas à résoudre des problèmes d’équations du second degré : la mise au carré me permet de clarifier les situations et conditions de chaque phrase.

Prenons maintenant une association à propos du monde environnant : « le quartier de la gare est dangereux ».

  Dangereux Sans danger
Le quartier de la gare 1. Association initiale, de base : « le quartier de la gare est dangereux » 2. Le quartier de la gare n’est pas toujours dangereux, pas à tout moment, et l’on y croise de nombreuses personnes qui n’ont pas de mauvaises intentions. Il y a plus de jours sans agression que de journées avec une agression, etc. Il ne s’agit pas non plus de n’importe quel quartier de n’importe quelle gare.
Les autres quartiers (prenons « le parc communal ») 3. Il est déjà arrivé des actes de vandalisme ou même des agressions dans le parc communal. Il est possible de chuter en trébuchant dans le talus. Bref, le parc communal n’est pas « absolument » sans danger : il est dangereux dans une certaine mesure. 4. Implicite de l’association de base : les autres quartiers, eux, sont sans danger.

La mise au carré consiste donc, pour toute association de concepts, à créer le tableau suivant :

  Concept 2 Négation ou inverse du concept 2
Concept 1 1 2
Négation ou inverse du concept 1 (selon l’acception de l’usager) 3 4

Ceci est une présentation simplifiée. Pour différents types de « mise au carré » et la manière de les construire, nous renvoyons à l’ouvrage de référence de Daniel Faulx (infra).

Il est possible d’appliquer cet outil à des associations incarnées dans des stéréotypes, par exemple. Prenons la phrase « femme au volant, mort au tournant » (« les femmes conduisent mal »). Nous pouvons faire – au minimum – deux mises au carré différentes avec cette affirmation.

  « Mort au tournant »  « Pas d’accident » (nous aurions pu prendre aussi « respect du code de la route », par exemple)
Les femmes au volant 1. Association « cliché » : « les femmes conduisent mal » (« moins bien que les hommes ») 2. Il existe des femmes qui conduisent très bien, qui ne font jamais d’accidents.
Les hommes au volant 3. Il existe des hommes qui conduisent très mal, qui font des accidents, qui n’osent pas faire de créneau ou les ratent, etc. 4. Implicite de l’association « cliché » : « les hommes, eux, conduisent bien »

Une autre manière de faire une mise au carré de « femme au volant, mort au tournant » est la suivante :

  « Mort au tournant » = « cela se passe mal », incompétence « Tout se passe bien », la personne est compétente
Les femmes au volant 1. Association « cliché » : « les femmes conduisent mal » (ce n’est pas leur rôle, pas leur place). 2. Il existe des femmes qui conduisent très bien, qui sont très compétentes voire qui en font leur métier (conductrice de bus, de taxi, etc.).
Les femmes à la maison (aux tâches ménagères) 3. Il existe des femmes qui n’apprécient pas les tâches ménagères, ne souhaitent pas les réaliser, voire qui s’y prennent mal. Certaines ont reçu une éducation valorisant d’autres compétences. 4. Implicite de l’association « cliché » : « le rôle d’une femme est d’être à la maison ». Cela fait référence à des circonstances archaïques dans lesquelles les femmes étaient davantage préparées à cette perspective qu’à d’autres aspirations professionnelles.

Cela peut donc nous permettre de nuancer des pensées ou même de déconstruire des clichés, des associations hâtives ! Nous pouvons les appliquer à toute affirmation qui brasse des clichés : « chômeurs = fainéants » (il existe des non-chômeurs fainéants, il existe des chômeurs non-fainéants), « étrangers = terroristes » (il existe des non-étrangers terroristes, il existe des étrangers non-terroristes), etc. !

Le but est de faire émerger des circonstances, des contextes, pour chacune des déclinaisons de l’affirmation : « quand dit-on de femmes qu’elles sont mauvaises conductrices ? Quand dit-on d’hommes qu’ils sont de bons conducteurs ? Dans quelles situations des femmes sont de bonnes conductrices, et des hommes des mauvais conducteurs ?

Cet outil peut même être utilisé par rapport à des choses qui nous paraissent totalement évidentes ! Prenons l’affirmation « 1 + 1 = 3 ». Cela remet en cause notre association telle que « 1 + 1 = 2 ».

  2 3
1 + 1 1. Le « bon sens » veut que l’association de base soit celle-ci : 1+1=2. C’est une vérité mathématique 2. Il existe des cas où « 1 +1 = 3 ».

Dans la publicité, par exemple. Dans la vie de couple où l’on enfante, par exemple…

Ou même lorsque l’on sort du calcul en base 1, en mathématiques, si l’on change les conventions…

Pas 1 + 1 3. Il existe des cas où on a « 2 » alors qu’on n’a pas « 1 + 1 ». On peut obtenir « 2 » en faisant 4/2 ou 2×1, par exemple, c’est-à-dire en utilisant d’autres opérations mathématiques.

Parfois, « deux » est un donné sans que l’on ait dû recourir à une addition.

Le chiffre « 2 » a bien une signification autre que « 1 +1 », dans le lexique par exemple.

4. Implicite de l’association de base : on ne peut obtenir « 3 » en faisant « 1+1 ».

Si on a « 3 », on n’a pas « 1+1 ». C’est le cas en mathématiques.

Cet exemple un peu tiré par les cheveux nous montre qu’en fait, l’association « 1+1 = 2 » est bien le fruit d’une perspective particulière, la perspective du calcul arithmétique en base 1. La « mise au carré » ne dit pas que « 1 + 1 = 2 » est faux, elle nous dit que ce n’est pas une vérité absolue pour peu que l’on choisisse une « autre manière » de regarder le monde ! La mise au carré permet de prendre conscience des situations dans lesquelles les phrases sont valides ou non.

En somme, cet outil ne sert pas à dire qu’il n’y a pas de vérité, mais bien à relativiser les affirmations qui se veulent « absolues ». Elles sont parfois vraies, dans une certaine mesure : il existe des moments où le quartier de la gare est dangereux, il existe des personnes au chômage qui n’effectuent pas toutes les démarches nécessaires ou encore des femmes qui sont victimes ou responsables d’accidents de la route, ou même bien des cas où « 1 + 1 = 2 »… Ces faits sont vrais, mais ne représentent certainement pas une vérité absolue !

Pour cerner l’intérêt de faire émerger les circonstances ou conditions liées aux situations, Daniel Faulx interroge enfin la citation suivante : « Si c’est écrit sur Internet, c’est peut-être faux, mais c’est peut-être vrai ».

  Faux Vrai
C’est écrit sur Internet Situation(s). Exemple : hoax

Circonstances / conditions

Situation(s)

Circonstances / conditions

C’est écrit ailleurs (exemple : dans la presse) Situation(s)

Circonstances

Situation(s)

Circonstances

Le fait de mettre en évidence les conditions dans lesquelles « c’est écrit (peu importe où) » et « c’est vrai » permettent de prendre conscience de critères pour évaluer la véracité des informations. Dans les situations où un article est vrai (ou fiable, disons) sur le web ou ailleurs, il respecte certains critères qui me font penser que c’est vrai : il cite ses sources, il a fait l’objet d’une enquête indépendante, il a été validé par une personne experte, entre autres possibilités…

La mise au carré permet de sortir des jugements hâtifs, des biais cognitifs, des généralisations, omissions et distorsions de la réalité pour (ré)appréhender le monde dans sa complexité.

Pour aller plus loin : FAULX, D., DANSE, C., Apprendre à penser autrement : La mise au carré, un processus au service du langage et des idées (2017).

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