Le conseil de coopération

Éducation à la Paix : le conseil de coopération

Par Axelle SASSOYE, initialement publié dans le trimestriel n°81, en 2002.

1914. Célestin Freinet, jeune enrôlé de l’armée française, est envoyé au front et est victime des gaz à Verdun, comme des milliers d’autres. Il en réchappe mais restera invalide à 90 %. Écœuré et révolté par cette boucherie sans nom, il veut, malgré son handicap, exercer son métier d’instituteur dans le but de développer l’esprit critique des enfants qui, espère-t-il, ne referont plus jamais ça…

Conseil de coopération

En 1920, contre avis médical, il est nommé dans une petite école rurale du midi de la France. Rejetant les méthodes traditionnelles d’enseignement avec la position domino-centriste du « maître », il se lance dans la recherche et la mise au point de nouvelles techniques pédagogiques. Il s’informe des expériences novatrices dans les pays voisins, comme les écoles de Maria Montessori en Italie (1907), d’Ovide Decroly en Belgique (1907), d’Edouard Claparède en Suisse, d’Anton Makarenko, M. M. Pistrak et d’autres pédagogues révolutionnaires en URSS, etc.

Malgré leur diversité et leurs différences, toutes ces écoles sont regroupées sous le terme de « pédagogie nouvelle » car elles ont plusieurs points communs fondamentaux : le centrage des préoccupations sur l’enfant, l’adaptabilité face aux particularités de chaque élève et la démarche pédagogique active qui se développe à partir des besoins et des intérêts de l’enfant.

Célestin Freinet établit la « classe coopérative » où, par exemple, un conseil de classe se réunit chaque semaine : tous les membres abordent les problèmes qu’ils ont rencontrés, se distribuent les tâches individuelles, élaborent les plans de travail, etc. Avant de prendre une décision, une consultation démocratique et une élection ont lieu. L’enseignant y participe avec la même voix qu’un élève. Pour Freinet, ce procédé de consultation et de responsabilisation est indispensable car il permet de motiver les actions des enfants au sein du groupe, de faire de chacun un membre actif et responsable d’une aventure collective et ainsi diminuer, et parfois même supprimer, les problèmes de discipline…

A la fin des années cinquante, cet outil de gestion démocratique de la classe est repris par Fernand Oury et Aïda Vasquez qui fondent le courant de la « pédagogie institutionnelle ». Ceux-ci donnent un nouvel élan au « conseil de coopérative » de Freinet qu’ils rebaptisent simplement « le conseil ».

Ces pédagogues qui intègrent les nouvelles connaissances en sciences humaines (psychiatrie, psychanalyse, sociologie, etc.) radicalisent le système mis au point par Freinet : plusieurs réunions, des conseils et des consultations gèrent toute la vie de la classe. Dans ce projet pédagogique, l’enfant est un membre à part entière des institutions qu’il crée avec l’ensemble de ses camarades et des enseignants.

Dans les années quatre-vingts, Danielle Jasmin, une institutrice québécoise disciple de la pédagogie de Freinet, organise le conseil dans ses classes et participe à la promotion de celui-ci dans différentes formations. L’intérêt et la demande que sa démarche suscite sont tels qu’elle écrit l’ouvrage Le conseil de coopération, un outil pédagogique pour l’organisation de la vie de classe et la gestion des conflits, qui paraît aux éditions de la Chenelière en 1994.

Elle le rebaptise « conseil de coopération » et le définit comme « la réunion de tous les enfants de la classe avec l’enseignante où ,réunis en cercle, on gère la vie en classe, c’est-à-dire l’organisation de la vie en classe, du travail, des responsabilités, des jeux, des relations interpersonnelles, des projets. C’est un lieu de gestion où l’on apprend à analyser, à comprendre, à prévoir, à planifier, à décider, à organiser, à apporter des solutions, à évaluer. C’est un lieu où chaque enfant a sa place, où il est reconnu avec ses forces et ses faiblesses, et accepté avec sa personnalité, sa culture. C’est un lieu où l’on accorde autant d’importance au groupe qu’à l’individu, l’un n’étant pas sacrifié au profit de l’autre. C’est un moment d’apprentissage de l’acceptation des différences, de la compréhension des concepts, par exemple ceux de la liberté et de respect des autres. C’est un lieu de résolution de problème, où l’on apprend à les régler sans gagnants ni perdants ».

Pratiquement, le conseil de coopération peut s’organiser de la maternelle au secondaire, en y apportant certaines modifications. Il se déroule dans la classe ou dans tout autre endroit, généralement de façon hebdomadaire, durant une ou deux périodes de 15 à 45 minutes, selon l’âge des élèves et les sujets à traiter.

Voici les conditions qui semblent indispensables à la réussite du conseil de coopération :

  • la préparation du conseil :

Des supports, comme un panneau mural ou un cahier, sont mis à la disposition des membres de la classe pour exercer leur droit de critique, de proposition, de demande de discussion d’un sujet mais également de félicitations et de remerciement. Un ordre du jour est établi pour chaque séance.

Les décisions prises sont consignées dans un cahier ou classeur pour se souvenir des engagements et des règles à respecter.

  • l’animation du conseil :

Comme pour toute réunion, l’efficacité dépend principalement de la qualité de l’animation. L’enseignant préside le plus souvent les conseils car il maîtrise déjà les habiletés nécessaires pour le faire. Certains enseignants préfèrent transmettre progressivement la responsabilité à des élèves volontaires.

  • l’organisation du conseil de coopération :

Chaque enseignant propose le schéma de déroulement qui lui semble le mieux convenir à ses élèves, à sa conception pédagogique et au temps qu’il lui a imparti. Il veillera à ce que le conseil suive l’ordre du jour établi dans le délai fixé. Lorsqu’une décision est à prendre et qu’un consensus ne peut être trouvé, un vote a lieu.

  • la régularité :

Il est important que chacun sache qu’un lieu de parole se tiendra chaque semaine, qu’un ordre du jour, toujours le même, ouvrira un espace de parole et de décision où il pourra exposer les problèmes qu’il a rencontrés, les torts qu’il a éventuellement subis, les réparations qu’il demande et faire part des projets qu’il propose.

  • l’application des décisions :

Si les décisions prises ne sont pas appliquées, qu’il s’agisse de projets, de règles ou de sanctions, le conseil perd toute sa crédibilité ; l’enseignant se porte donc garant de leur application mais chaque enfant a le devoir d’y participer. Voilà pourquoi on commence par un retour sur la réunion précédente : relecture des décisions qui ont été choisies, et l’enseignant demande si les engagements pris ont été tenus. Si une décision n’a pas eu les effets escomptés, le point est remis à l’ordre du jour.

  • le rôle de l’enseignant :

Il joue un double rôle, assumer les fonctions d’animation et parfois de secrétaire, ainsi que participer à la prise de décision du conseil en tant que membre du groupe. Comme animateur, l’enseignant a trois fonctions indispensables au bon déroulement de la réunion : une fonction de clarification au niveau du contenu : il fera reformuler, expliciter ou encore résumer ce qui a été dit ; une fonction de contrôle au niveau de la procédure : il veillera au respect de la prise de parole, suscitera les enfants silencieux et sensibilisera les enfants au temps pour chaque point à l’ordre du jour mais aussi faire respecter l’écoute des autres et nommer les « dérangeurs » ; une fonction de facilitation, au niveau du climat : il invitera les enfants à s’exprimer sur leurs émotions, les aidera à trouver des solutions aux problèmes, fera partager la valeur de coopération…

En conclusion, l’établissement du conseil de coopération permet aux enfants de s’impliquer dans la gestion du travail, de la discipline et du climat de la classe qui est basé sur le respect et la collaboration.

En outre, le conseil de coopération donne l’occasion aux enfants d’apprendre les rouages de la vie en société, de la citoyenneté et de la démocratie. Ayant pris part à une expérience démocratique dans leur classe, ces citoyens en herbe pourraient bien prendre conscience de l’enjeu de la participation dans la société de demain.

Par sa diffusion dans les classes, l’Université de Paix contribue ainsi à transformer le rêve d’une société démocratique et non-violente en réalité.

Pour aller plus loin :

  • Jean Le Gal, Les droits de l’enfant à l’école, Pour une éducation à la citoyenneté, De Boeck & Larcier, Bruxelles, 2002.
  • Danielle Jasmin, Le conseil de coopération, Editions Chenelière, Montréal, 1994.

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