Théories du complot : un défi pour l’éducation aux médias

Les théories du complot : un défi pour l’éducation aux médias

Par Carmen Michels

Un complot est défini comme « Résolution menée en commun et secrètement contre quelqu’un, et particulièrement contre la sûreté intérieure de l’Etat. » (Petit Larousse, 1972).

Planifiée et accomplie par un petit groupe d’individus puissants, cette action illégale et inconvenante se caractérise par l’influence qu’elle aura sur la suite des évènements en cours (Jamin, 2016, p. 75).

Depuis des siècles, les complots parcourent et façonnent l’Histoire. Quelques-uns ont été démontrés et leur déroulement est bien connu des historiens. Un exemple est « l’affaire des couveuses de Koweït », en 1990 : un faux témoignage porté par une jeune fille, qui a fait basculer les opinions publiques mondiales et a donc influé les grandes puissances en faveur d’un conflit en Irak (Pax Christi, 2016, p. 3).

Contrairement au complot, dont l’existence a été démontrée, une théorie du complot quant à elle, est le récit d’un évènement, qui cherche à démontrer l’existence d’une conspiration.

Spécialiste dans l’approche sociologique des rumeurs et des légendes urbaines, Véronique Campion-Vincent explique que les évènements qui font l’objet d’une théorie du complot sont « tout évènement hors du commun » (2005, p. 13).

Bien que le complot et la théorie du complot sont deux phénomènes liés, ils se distinguent fortement. Tandis que le complot est une réalité historique qui existe depuis toujours, les théories du complot quant à elles ont, grâce à l’émergence d’Internet, pris une ampleur nouvelle et fleurissent plus que jamais. En effet, ces dernières années, de plus en plus de vidéos propagent ces théories, polluent Internet et prospèrent surtout chez les jeunes.

« Notamment grâce à la capacité d’Internet et des réseaux sociaux [qui font] office de caisse de résonance » (Pax Christi, 2016, p. 2) et qui semblent transformer ce phénomène en un véritable problème sociétal.

Les principales composantes

C’est en présentant les « angles morts du récit « officiel » et en proposant des réponses face aux questions irrésolues que les théories du complot captivent et persuadent les citoyens de leur vérité » (Pax Christi, 2017 p. 5).

Un autre élément qui explique le succès de ces théories est l’affect qui est utilisé pour convaincre les gens. Comme « [les théories du complot traitent de] tout ce qui va générer de la colère, on va se sentir scandalisé par une situation. Dès lors, il s’avère très difficile [de prendre du recul] parce que nous sommes tous destinés à avoir des émotions. » (Brossard, 2016). En effet, « [ces théories] nous rassurent lorsque le monde nous fait peur et que les explications officielles ne sont pas à la hauteur » (Jamin, 2016, p. 148).

Selon Marie Peltier, ces théories du complot procèdent de manière générale par étapes successives. Dans un premier temps, les complots convainquent leurs récepteurs du fait que tout le monde leur ment. « Les idéologues du complot instillent ainsi un doute fondateur sur toutes les réalités qui entourent le sujet » (2016, p. 2). Dans un deuxième temps, vient une « phase de sectarisation et de dogmatisation » : « On vous apporte la seule vérité ». « L’individu [qui dans un premier temps] a été mis en position de grand inconfort voire d’anxiété vis -à-vis des réalités politiques et médiatiques qui l’entourent, en vient donc à « boire » ce discours comme une réponse à ce malaise. » (2016, p. 3).

Submergés par le doute, les jeunes se sentent désorientés et essayent donc de trouver une solution générale. À cela s’ajoute les mécanismes de construction des théories du complot. Celles-ci fonctionnent selon trois règles : « tout est lié », « rien n’arrive par hasard » et « les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être » (Campion-Vincent, 2005, p. 10).

Or, l’adhésion à ces théories ne s’explique pas seulement par le fait que celles-ci peuvent s’articuler à des visions du monde plus idéologisées mais, également, par une série de fonctionnements cognitifs routiniers de l’humain.

Ces biais cognitifs sont des « formes de pensée qui dévient de la pensée logique ou rationnelle et qui ont tendance à être systématiquement utilisées dans diverses situations » (Psychomédia, 2013 septembre). Ces biais cognitifs du récepteur causent des erreurs de raisonnement. Un exemple d’un tel biais cognitif qui est assez commun pour expliquer l’adhésion de personnes à des théories du complot est le biais cognitif de proportionnalité. (Szoc, 2016, décembre). Cette erreur de raisonnement suppose que des grands évènements doivent nécessairement avoir de grandes explications. Selon ce raisonnement, il est difficile d’imaginer que les attentats du 11 septembre 2001 peuvent être causés par seulement un petit nombre de terroristes.

Les théories du complot et l’éducation aux médias

Bien qu’« on pourrait croire qu’avec un meilleur accès à l’information, […] il serait plus facile de savoir si on doit craindre un complot ou non, […] l’abondance de renseignements peut s’avérer une difficulté supplémentaire. » (Mazet, 2016, p. 82).

Cette citation illustre parfaitement l’enjeu que posent ces théories pour l’éducation aux médias. Selon la Ministre de l’Éducation nationale en France, Najat Vallaud-Belkacem, « un jeune sur cinq croit à la théorie du complot des attentats de Paris » (Parthonnaud, 2015).

C’est avant tout le format audiovisuel, les vidéos qui répandent ces théories que les jeunes sont les plus susceptibles de croiser sur Internet. Ces vidéos sont produites pour semer le doute parmi les spectateurs (Pax Christi, 2016, p. 4). Bien qu’il reprenne les mêmes caractéristiques que l’on retrouve dans les théories du complot en général, ce média y « additionne des caractéristiques qui lui sont propres : la musique angoissante, la voix robotique, les questions rhétoriques… » (Pax Christi, 2016, p. 4).

D’autres exemples de caractéristiques flagrantes des théories sont l’anonymat de leurs créateurs, l’absence des sources et l’argumentation unidimensionnelle. La rapidité d’apparition de ces théories ne semble toutefois pas être notée par ses récepteurs : il y en a qui apparaissent seulement quelques heures après l’évènement. Le 7 janvier 2015, jour de l’attentat contre Charlie Hebdo, les premiers articles qui remettaient en question la véracité de la version officielle apparurent l’après-midi même (Mazet, 2015 p. 67). Cette rapidité d’apparition est étonnante et à la fois sujette à caution, sachant que démasquer un complot est un travail de recherche intense.

Cependant, les jeunes, quand ils sont confrontés à ces vidéos, ne semblent pas remettre en question tous ces éléments. Captivés par ces vidéos, il apparait qu’ils oublient souvent de remettre en question la véracité des informations transmises. En effet, le simple questionnement critique de ces vidéos, qui est proposé par les outils traditionnels de l’éducation aux médias, peut mettre en évidence les incohérences, faiblesses des discours complotistes. En questionnant par exemple la structure argumentative de la vidéo, le lecteur pourrait constater que les créateurs ont ajouté de la musique anxiogène et/ou ont utilisé une voix robotique, deux indices qui remettent la véracité de la vidéo en question.

Ces derniers temps, les outils permettant de combattre les théories du complot se sont multipliés. Leurs créateurs, issus de différents types d’univers, proposent des approches pédagogiques variées. Outre les associations du secteur de la jeunesse et de l’éducation permanente, il y même des agences de presse qui se lancent dans la production d’outils pédagogiques qui visent à démonter les théories du complot. Après avoir été directement visée par une théorie du complot, l’agence de presse « Premières Lignes » a pris la décision de réaliser des vidéos efficaces à destination des professeurs et des collégiens. Durant l’année scolaire 2016-2017, il y a entre autres l’Asbl Media Animation et le mouvement chrétien Pax Christi qui ont présenté de nouveaux outils pédagogiques à ce sujet. Toutefois, ce mouvement d’initiatives semble loin d’être fini : un appel à projet lancé par la Ministre de la Jeunesse, Isabelle Simonis, en avril cette année, veut renforcer les initiatives d’éducation aux médias et une des thématiques dans lesquelles les projets doivent s’inscrire sont les théories du complot.

Les théories du complot se prêtent bien pour développer le questionnement critique des jeunes : premièrement parce qu’il s’agit d’un sujet qui intéresse les jeunes et deuxièmement et avant tout, par la mise à l’épreuve de l’esprit critique que ces documents médiatiques peuvent offrir à leurs récepteurs. « Il s’agit d’un moyen qui [a la capacité de] stimuler l’esprit critique en nous invitant à ne pas croire aveuglément ce que l’on nous raconte… » (Jamin, 2016, p. 74, trad. libre).

Bibliographie

  • Brossard, G. (2016, mis en ligne 4 février). Interview par anonyme [Interview télévisée]. Récupéré le 22 mai 2016 du site du gouvernement français : http://www.gouvernement.fr/on-te-manipule
  • Campion, V. (2005). La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes. Paris : Payot.
  • Jamin, J. (2016). Rumeurs et complot (2016) « Qu’est-ce qu’une théorie du complot ». Dans Bouko, Gilon, O. et CSEM, Vivre ensemble dans un monde médiatisé (pp. 146-147), Bruxelles : Catherine Bouko.
  • Le petit Larousse illustré en couleurs. (1972). Paris : Larousse.
  • Mazet, S. (2015). Manuel d’autodéfense intellectuelle. Paris : Robert Laffont.
  • Parthonnaud, A. (2015, 15 janvier). Attentats en France : « 1 jeune sur 5 croit à la théorie du complot », selon Vallaud-Belkacem. Récupéré le 04 avril 2016 de http://www.rtl.fr/actu/politique/najat-vallaud-belkacem-est-l-invitee-de-rtl-15-janvier-7776218246
  • Pax Christi (2016). Déconstruire les théories du complot (Fiches pédagogiques).
  • Peltier, M. (2016, 21 janvier). Analyse 2016 « Le complotisme, une idéologie de l’oppression ». Récupéré le 20 mai 2016 de http://paxchristiwb.be/publications/analyses/le-complotismeuneideologie-de-l-oppression,0000693.html
  • Szoc, E. (2016, 7 décembre). Théories du complot : éduquer à l’esprit critique pour y répondre ? [Conférence]. Point Culture, Bruxelles.

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