Philosophie : violence et engagement

Depuis 2012, l’Université de Paix organise des cafés philosophiques (en partenariat avec le Centre d’Action Laïque du Brabant Wallon en 2012, 2013 et 2014).

Jusqu’à présent, deux cafés philo ont eu lieu, le mardis 16 octobre 2012 et le mardi 21 janvier 2013, en soirée.

Ces animations sont inspirées de ce que l’on pourrait appeler les « nouvelles pratiques philosophiques » : « le but est de remettre la philosophie dans l’espace public, dans l’agora », et donc de prendre distance avec l’idée réductrice d’une philosophie « académique » solitaire, austère et stérile au niveau des impacts dans « le quotidien ». Il ne s’agit pas ici de décortiquer la pensée d’un auteur, mais bien plutôt de faire émerger les contenus à partir de l’échange entre les points de vue de chacun. Contrairement à une conférence, le public est ici très actif et participe à la progression du raisonnement.

La philosophie est vue ici comme une « posture », une démarche, et non un « contenu » qui se traduit aussi par une attitude d’« étonnement » : comme le dit Merleau-Ponty, « philosopher, c’est réapprendre à voir le monde »…

Cet échange n’est pas non plus un débat. L’animateur, Brice Droumart (licencié en philosophie), précise rapidement un cadre sécurisant afin de rendre l’échange constructif et de favoriser la prise de parole :

  • Il s’agit de respecter les temps de parole, sans interrompre. L’animateur invite ceux qui souhaitent intervenir à simplement se signaler
  • Les désaccords s’expriment par rapport aux idées, et non vis-à-vis des personnes
  • Lié à ce point, il existe le droit de ne pas être d’accord, mais ce dans une démarche de respect
  • Enfin, le processus se veut « constructif ». L’idée est de tendre à un universel de l’ordre du questionnement. Il ne s’agit pas d’aboutir à une vérité absolue, mais bien de questionner et d’évaluer les notions et concepts

On pourrait dire qu’un café philo est en quelque sorte un espace démocratique convivial durant lequel on peut exercer son esprit critique (son « libre examen ») autour d’un verre offert aux participants. C’est donc également l’occasion de rencontrer des idées, mais aussi des personnes.

On est bien également dans du « vivre ensemble »…

Le café philo du mois d’octobre 2012 a traité de la violence : la violence peut-elle avoir raison ? Peut-on justifier la violence ?

Pour aider chacun à exprimer son point de vue, l’animateur a distribué des citations concernant la violence aux participants. Chacun a ainsi pu exprimer des commentaires sur cette base : « je ne la comprends pas », « je ne suis pas d’accord », « cette phrase me parle »… Brice Droumart a ensuite invité les participants à approfondir ou à réagir. De questions en questions, la violence a été délimitée de commun accord comme essentiellement humaine (par et envers des sujets). Qu’entendre par le fait de la justifier par la raison ? Peut-on donner raison à une guerre ?

Avec l’aide de philosophes (tels que Kant, Sartre et Delruelle) et de quelques concepts, la discussion a porté sur le sens du mot « raison » : s’agit-il d’un simple calcul, comme on dit « rationnel », ou d’une raison « pratique », qui interroge l’agir humain ? Parle-t-on de choix « rationnel » ou de choix « conscient » ?

Ainsi, on a pu parcourir une pluralité de points de vue, entre des optiques « a priori » et « a posteriori » :

  • Le point de vue de Kant, qui juge un acte « a priori » en fonction de son intention, selon une logique similaire à l’adage « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Dans cette vision des choses, la violence, le mensonge… ne sont pas justifiables
  • L’utilitarisme qui juge un acte selon une logique centrée sur les conséquences en termes de douleurs et de plaisirs. Si on a le choix entre une violence et une violence moindre, la violence moindre se justifie par la raison : c’est dans ce cas le résultat d’un calcul permettant de maximiser les plaisirs et de minimiser les peines (pour le plus grand nombre, en théorie).
  • Dans l’entre-deux se pose la question de la responsabilité (cf. Hans Jonas) selon laquelle un acte a des conséquences (parfois à très long terme) qu’il faut essayer de prendre en compte

Le café s’est terminé sur ces points de suspension, après des interventions synthétiques de Brice Droumart. Selon lui, il s’agit bien de faire droit à la philosophie en tant que questionnement au niveau des individus, pour que ceux-ci se fassent leur propre opinion : « je serais passé à coté de mon objectif si vous ne repartiez pas avec plus de questions que de réponses » résume bien l’optique de cette soirée.

A noter que le dispositif du café philo en lui-même offre une piste de positionnement quant à la violence, en proposant un espace de négociation partagé, permettant de trouver des solutions… On pourrait faire là le parallèle avec ce que Kant imaginait – de manière visionnaire – comme étant une « Société des Nations », un espace de dialogue entre les peuples…

Le café philo du mois de janvier 2013 a quant à lui abordé la question de l’engagement : jusqu’où s’engager ? Dans quels buts ?

Là encore, sur base de citations et d’un texte de Sartre, le groupe s’est interrogé sur ce qu’est l’engagement :

  • Pour qui s’engage-t-on : pour soi et/ou pour les autres ?
  • Quelle est la frontière entre l’engagement et le militantisme (voire les idéologies et le sectarisme) ? Est-ce que chaque acte posé m’engage ? Est-ce que ne pas s’engager (on pense par exemple à la résistance) ne revient pas déjà à poser un acte engagé ?
  • L’engagement est-il d’office positif ? Quel est le lien entre le fait de s’engager et les valeurs individuelles que l’on peut avoir ?
  • Quel est le rapport entre l’engagement et la conscience ? Pour Sartre, la conscience, si elle n’est pas le but en soi de l’engagement, en est sans doute un moteur. Pour lui, il y a un rapport triangulaire entre la « responsabilité », la « liberté » et l’« engagement » ; c’est ce qui qualifie nos actes. Selon ce point de vue, quand je n’ai pas le choix (je ne suis pas libre), je ne suis pas vraiment « engagé » (et donc responsable).

Le groupe a aussi relevé des différences de sensibilités entre un point de vue plus « occidental » qui associe la pensée à l’engagement et un point de vue plus « oriental » qui invite plutôt au dénuement, au fait de laisser le monde émerger en soi.

La partie plus « réflexive » de ce café philosophique s’est terminée sur des pistes de prolongement du questionnement sur le rapport entre engagement et morale : si je suis libre de mes engagements, il m’appartient également de les assumer, par rapport à moi, au monde et à autrui… Quelle est dès lors l’adéquation entre mon engagement et mon système de valeurs ?
Pour aborder cette question, l’animation a ensuite fait place à des témoignages plus personnels sur les raisons de nos engagements. Certains se sont engagés en politique ou dans l’associatif. D’autres, dans l’enseignement. Certains ont changé radicalement de vie et de boulot. Les participants ont pu échanger sur les raisons de s’engager « dans la vie », selon une quête de sens, qui implique la notion de cohérence / de congruence…

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