La pédagogie Graines de médiateurs

Repères pédagogiques du programme Graines de médiateurs – Apprentissage de la gestion des conflits auprès des 6-12 ans

Graines de médiateurs est un programme pédagogique mis en place par l’Université de Paix afin d’apprendre aux enfants entre six et douze ans à gérer leurs conflits de manière autonome.

L’objectif est de les rendre plus à même de résoudre leurs désaccords sans avoir nécessairement recours à l’aide d’un adulte.

Les outils qui sont partagés avec les enfants et leurs enseignants correspondent par ailleurs à des bases de la médiation. Ces méthodes peuvent donc également mener à former de véritables tiers-intervenants, capables de gérer des conflits dans lesquels ils ne sont pas partie prenante. Nous développons la médiation par les pairs avec des élèves plus âgés.

Découvrez également la vidéo Graines de médiateurs (cliquez sur l’image)

Qu’est-ce que la gestion de conflits ?

Avant d’aborder la mise en place concrète du programme, précisons quelques termes. A l’Université de Paix, nous choisissons d’envisager le conflit comme la traduction d’un désaccord ou d’une opposition. Nous invitons à le considérer comme étant neutre et pas nécessairement négatif. Comme le dit Max Lucade : « Conflict is inevitable, but combat is optional ».

Cette citation a du sens dans la mesure où les représentations et croyances à l’égard du conflit ont une influence par rapport à la façon de les gérer (cela rejoint notamment la question des biais cognitifs, mais aussi des croyances en général). Si un enfant pense qu’un conflit engendre toujours un gagnant et un perdant, il va peut-être systématiquement l’aborder de manière compétitive ou le fuir. Si l’opposition est envisagée comme neutre, le champ des attitudes possibles est beaucoup plus ouvert. C’est la façon de réagir des parties en présence qui va colorer ou non le désaccord et lui donner une issue positive ou négative (cf. la vidéo réalisée avec le CFA concernant les attitudes en conflit).

Le pluralisme

Un mot sur la méthode, ensuite : le pluralisme épistémologique (cf. notre page Mission et pédagogie). Cette notion signifie que nous ne nous focalisons pas sur une seule école de pensée ou sur un seul type de méthodes de gestion de conflits. Nous combinons des sources et pratiques : psychologie sociale, médiation,  négociation, communication (dont Communication NonViolente – CNV), dynamique de groupes, écoute active ou encore gestion des émotions. Cette liste est loin d’être exhaustive. Simplement, nous ne nous limitons pas à une seule façon d’envisager la gestion de conflits.

Notre posture par rapport aux théories est identique vis-à-vis des conflits : si une personne se focalise sur une seule solution, cela peut constituer un frein à la gestion positive de la situation. Par contre, en faisant preuve de créativité et en considérant d’autres points de vue, elle peut contribuer à trouver des solutions qui conviennent aux deux parties.

Ces deux parti-pris, d’une part sur la vision du conflit et d’autre part concernant le pluralisme, sont en soi révélateurs de la logique que nous tâchons de partager avec les enfants : une attitude d’ouverture créative.

Avant d’entamer la présentation proprement dite de la mise en place concrète sur le terrain, présentons encore un élément de contexte : les quatre engrenages à travailler pour une réflexion de fond sur la gestion de conflits.

Quatre « rouages » pour mieux vivre les conflits

Cf. Université de Paix asbl (collectif), Graines de médiateurs II, Accompagner les enfants dans l’apprentissage de la gestion positive des conflits, Namur : Université de Paix asbl et Fondation Bernheim, 2010.

L’Université de Paix applique une méthodologie propre par rapport à l’apprentissage de la gestion des conflits au quotidien. Quatre « rouages » sont distingués. Comme dans un mécanisme complexe, la modification d’un seul engrenage a des répercussions sur tout le système dont il fait partie. Par exemple, si la compréhension du conflit change, les attitudes pour le gérer changent également, et vice versa. De même, si un enfant reconnait mieux les émotions auxquelles il est confronté, il peut les exprimer de manière plus adéquate.

  • Un premier rouage est le « vivre-ensemble » : par des activités de mise en situation, il est question ici de créer du lien, du commun, d’apprendre à se connaître, à se faire confiance.
  • Le « comprendre », ensuite, consiste en un temps de réflexion sur les attitudes, perceptions et ressentis par rapport au conflit et aux émotions qu’il suscite. Il s’agit de comprendre aussi les phénomènes d’étiquetage, les croyances et représentations, par exemple.
  • Le pôle « communiquer » exerce quant à lui l’écoute et l’expression et vise à développer l’intelligence émotionnelle, l’empathie.
  • Enfin, l’« agir » invite à passer à l’action, en tant que partie ou comme tiers intervenant, et est orienté solution.

Cette catégorisation peut être croisée avec d’autres manières de développer les compétences relationnelles, sous forme d’étapes, notamment. Nous privilégions désormais une approche plus ouverte, permettant à chacun d’apprendre à son rythme.

Sur le terrain : éléments de mise en place concrète

La mise en place correspond à quelques grands principes.

Tout d’abord, un cadre de vie clair et justifié. Il comprend quelques grandes règles basiques, en lien au vivre-ensemble : « je parle quand j’ai la parole (que nous symbolisons par une balle-témoin) », « je ne blesse l’autre ni avec les gestes ni avec les mots », « j’ai le droit de ne pas faire une activité qui me met dans l’inconfort, mais je ne la perturbe pas (droit au « stop ») ». Nous indiquons également les conséquences en termes de sanction ou réparation en cas de transgression de la règle : « trouver trois qualités à la personne blessée avec les mots », par exemple.

Toujours en lien avec ce vivre-ensemble, nous adoptons un dispositif « en cercle » dans les classes. L’animateur y prend place. Cela revient à donner la même place aux membres du groupe et à instaurer la même distance entre chaque individu. Il s’agit d’installer la coopération dans le groupe.

Voir aussi :

Cliquez sur l’image pour voir cinq extraits vidéo de la conférence « Graines de médiateurs » (2013)

Nous pratiquons par séances de deux périodes de cours d’affilée (2×50 minutes) selon des rituels et des modules brefs.

Les séances débutent régulièrement par un rappel participatif des règles de vie et de leurs logiques.

Ensuite, une activité de communication est proposée : il s’agit pour les enfants d’exprimer leurs émotions du moment, notamment via la « météo ». Les différentes émotions, agréables ou désagréables, sont symbolisées par des expressions faciales sur des images. Par exemple : un soleil avec le sourire (joie), un nuage qui pleure (tristesse), un éclair (colère) ou le vent qui s’enfuit (peur). Les enfants choisissent la météo qui leur correspond le mieux et expliquent pourquoi, s’ils le veulent. Il n’y a pas de commentaire : les émotions sont déposées « au centre du cercle » et ne le sont pas pour faire débat (Il arrive que des choses graves et/ou fort chargées en émotions soient dites durant cette activité. Il convient alors pour l’enseignant de prendre un temps éventuel lors d’une pause pour en discuter). Ce genre d’activité peut se décliner avec des émoticônes symbolisant les quatre émotions de base ou via des exercices d’expression corporelle.

Notons enfin la place importante du travail sur l’estime de soi, les qualités et le fait de trouver du commun dans le groupe, afin que chacun puisse se sentir bien et à « sa place » sans devoir tâcher de l’obtenir d’une manière « destructrice ».

Attitudes en conflits

Un autre exemple d’outil correspond à la croix des animaux représentant des attitudes en conflit, réalisée sur base de l’ouvrage de  K. L. THOMAS & R.H. KILMAN, The Thomas – Kilmann conflict model instrument (TKI), New-York : Xicom Inc, 1974.

Là encore, nous procédons par symboles et l’activité se veut participative. Plutôt que de se contenter d’inculquer en théorie ce que sont les quatre types de comportements (compétition – lion, coopération – dauphin, repli – tortue, accommodation – caméléon), nous proposons des situations dans lesquelles les enfants apprennent à reconnaître les différentes attitudes (cf. la vidéo réalisée avec le CFA concernant les attitudes en conflit).

Voir aussi : [Vidéo] Graines de médiateurs : des attitudes en conflit.

Par exemple, « Léo aimerait bien la dernière tranche de gâteau et moi aussi : A. Je la prends et la mange : lion / B. Personne ne la prend : tortue / C. Nous la coupons en deux : dauphin / D. Je la lui laisse, il y tient tellement : caméléon ».

Notons qu’aucune attitude n’est bonne ou mauvaise dans l’absolu (tout comme il n’est pas question de proscrire les jugements et les opinions, cf. ci-dessous). Certaines sont juste plus adaptées que d’autres en fonction des situations, des relations et objectifs en présence. L’idée consiste à ne pas se limiter à un seul type de réaction et à les choisir en conscience. En effet, certains enfants ont tendance à adopter des comportements compétitifs (argumenter, séduire, influencer, imposer), tandis que d’autres ont plus tendance à s’accommoder (s’effacer pour faire plaisir aux amies, s’écraser)…

Faits, opinions, sentiments

Un autre outil correspond à apprendre à distinguer les faits et les opinions. « Un tel est méchant » est un jugement. Il n’est pas précis, pas factuel. A l’enfant, nous demandons : « qu’est-ce qui te fait dire cela ? Qu’est-ce qu’il a dit, exactement ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Qu’as-tu vu ? ». En conflit, tâcher de se limiter aux faits permet parfois d’éviter des malentendus et interprétations erronées. De plus, les faits donnent de l’information plus précise qu’une pensée : si vous dites à un enfant « je suis content(e) quand tu joues avec ta sœur », vous lui donnez plus d’informations sur son comportement que si vous dites simplement « tu es gentil ». Là encore, il ne s’agit pas de se retenir de juger, mais de pouvoir distinguer ce que l’on pense de ce qui se passe effectivement. C’est aussi un moyen de distinguer les comportements (observables) des personnes : il est très différent de dire que quelqu’un est violent que de lui dire qu’il a adopté à trois reprises un comportement que l’on peut qualifier de violent, qui a blessé (frapper, insulter…). Cet outil peut être relié entre autres à la CNV qui invite à exprimer des ressentis et des demandes en fonction de faits et de besoins : « Quand tu me fais un croche-pied et que je tombe (fait), je suis très en colère (sentiment exprimé en « je »). Je voudrais que tu arrêtes ! ».

Voir aussi : [Vidéo] Graines de médiateurs : vu – pas vu

Développer l’intelligence émotionnelle

Il s’agit notamment de pouvoir reconnaître les émotions (chez soi et chez l’autre), les identifier et les nommer, ainsi que de trouver des moyens pour les canaliser et les exprimer de manière acceptable, constructive (les « gérer » positivement). Cela vise à développer l’empathie et les facultés à comprendre les ressentis au-delà des désaccords.

Il ne s’agit pas d’éliminer les émotions, au contraire. Nous travaillons pour cela plusieurs éléments : développement du vocabulaire émotionnel, expression des émotions, exercices d’écoute permettant de faire des hypothèses sur l’émotion de l’autre, reconnaissance des mimiques et expressions faciales et corporelles, ou encore réflexion autour de solutions pour « se calmer » et/ou dire son émotion ou accueillir celle de l’autre…

Vers la négociation et la médiation

Outre les quelques méthodes de gestion des émotions et de recherches de solutions créatives, le programme vise à l’appropriation des étapes suivantes dans la gestion autonome des conflits :

  1. Instaurer un cadre de CONFIANCE.
  2. Identifier les FAITS observables.
  3. Exprimer et écouter les SENTIMENTS de chacun.
  4. Identifier les BESOINS que les parties cherchent à satisfaire.
  5. Imaginer des SOLUTIONS qui rencontrent les besoins de chacun.
  6. APPLIQUER des solutions.
  7. Terminer par L’ENTENTE.

Une autre manière de formaliser un dialogue constructif est représenté par le « SIREP », sur base de l’ouvrage de E. CRARY, Négocier, ça s’apprend tôt !, Pratiques de résolution de problèmes avec les enfants de 3 à 12 ans, Seattle : Parenting Press Inc, 1984 (trad. Adelin, Namur : Rousseau, Université de Paix).

  • S = Stop. Je respire. Marquer une pause et se calmer.
  • I = Identifier le problème (les faits).
  • R = Rechercher plein d’idées (créativité).
  • E = Evaluer les solutions.
  • P = Planifier et décider.

Le processus de la médiation est similaire à celui de la négociation, sauf que la personne qui gère le déroulement de ces étapes est extérieure au conflit à régler. Cet apprentissage nécessite de bonnes bases dans la compréhension des attitudes, l’expression et l’écoute des émotions, la distinction entre faits et pensées, l’identification des besoins et les exercices de créativité.

Pour réussir

Pour conclure cet article, permettons-nous quelques remarques afin que les actions entreprises pour apprendre aux enfants à gérer les conflits soient efficaces.

Le changement visé correspond à des attitudes, des « savoir-être ». Il s’agit d’un processus qui nécessite un suivi régulier, principalement de la part des enseignants. Deux heures par mois sont loin d’être suffisantes : elles sont les ébauches de véritables routines de travail, soutenues par les directions et comprises par les parents d’élèves. Ce n’est pas non plus en se focalisant sur un seul outil (l’expression des émotions ou la grammaire CNV) que l’on obtient des résultats probants.

De plus, au début du programme, quand certains enfants sortent de leur mutisme, la tâche peut d’abord sembler d’autant plus difficile. Il est important de ne pas se laisser décourager et se limiter à une seule étape, d’expression de soi par exemple. Il ne s’agit pas d’une baguette magique qui amorce un changement radical du jour au lendemain.

Enfin, il ne faut pas oublier les règles qui régissent le vivre-ensemble en amont, dans l’institution. Ainsi, si un enfant frappe un autre élève, il n’est pas le moment de faire de la gestion de conflits, mais d’appliquer des mesures de sanction et de réparation. Deux élèves qui se battent ont parfois besoin qu’un adulte intervienne pour cesser la bagarre, et pas pour les aider à exprimer leur ressenti (pas tout de suite, en tout cas). On ne demande pas par ailleurs à un pair (un autre enfant) d’intervenir comme médiateur dans ce genre de situation : ce n’est pas son rôle. Il s’agit bien d’un cadre préventif.

Pour aller plus loin

Université de Paix asbl (collectif), Graines de médiateurs II, Accompagner les enfants dans l’apprentissage de la gestion positive des conflits, Namur : Université de Paix asbl et Fondation Bernheim, 2010.

Université de Paix asbl (collectif), Graines de médiateurs : le DVD [en ligne], Namur : Université de Paix asbl.

Université de Paix asbl (collectif), Graines de médiateurs, Médiateurs en herbe, Editions Memor, 2000.

Pour implanter le programme

> Implanter complètement le programme dans une école, à la demande

> Animations « à la carte », sur mesure

> Subsides possibles

Gestion de conflit et citoyenneté

« La violence commence là où finit la parole ». – Marek Halter

En 2009, plus de 500 enfants en Communauté française ont bénéficié du programme de formation « Graines de médiateurs », soutenu par la Fondation Bernheim. Comment, par l’apprentissage d’habiletés sociales, l’Université de Paix peut-elle faire progresser une culture de la non-violence et de la paix ?

La gestion de conflit dans l’éducation à la citoyenneté

Un article rédigé par Cathy Van Dorslaer et initialement publié en 2009, dans notre trimestriel.

Durant deux années, Nathalie Ballade et moi avons dispensé le programme « Graines de médiateurs » dans quatre classes de l’Institut Saint-Joseph à Malonne. Au fil de vingt séances dans les classes, de coachings des enseignants au terme de chacune d’elles, de deux journées de formations pour toute l’équipe pédagogique, de deux conférences pour les parents, de six journées de formation pour les enseignants concernés, des liens durables se sont créés. Des liens d’amitié nés de la confiance que chaque partenaire a accordée à l’autre, des partages réciproques de points de vue et de compétences, de la créativité sans cesse stimulée. Des liens qui, au-delà des enseignants, se sont noués avec les enfants, leurs parents, les différents adultes qui les encadrent. Permettant une construction solide et durable qui persistera après le départ de l’équipe de l’Université de Paix, au travers de l’enseignement des professeurs impliqués dans le projet et de leurs collègues qui se sont montrés curieux, intéressés et preneurs, mais aussi, au travers d’un projet d’établissement qui garantit sa pérennité et que la direction, les enseignants et les parents ont souhaité mettre en place.

Une atmosphère…

Le projet « Graines de médiateurs », qui vise à initier les enfants à la gestion positive des conflits, a été accueilli dans de nombreuses écoles volontaires. La méthodologie mise au point par l’Université de Paix n’a été qu’un outil, de mieux en mieux rôdé au fil des années et des expériences, pour planter ces graines et les faire fleurir. C’est le terrain qui les accueillent qui permet la floraison. Petites ou grandes écoles se sont déclarées partantes, de la ville ou des campagnes, avec des publics dits « difficiles » ou plus sereins. Dans toutes celles où le projet a éclos, un esprit, une ambiance, une caractéristique, une volonté particulière étaient déjà présentes, portés par un enseignant, quelques-uns ou toute une équipe.

En décrivant mon intervention à l’Institut Saint-Joseph de Malonne, c’est cette alchimie que je souhaite décrire, en prenant le temps d’évoquer, tout autant que la méthode et les résultats, mes impressions, mes coups de coeur, ce qui a fait des séances d’apprentissage et d’échanges des moments forts et inoubliables. Une façon de rendre hommage, de remercier, mais aussi l’occasion de témoigner qu’une vie plus sereine à l’école se construit avec des moments planifiés, organisés, réfléchis, tout autant qu’avec des humeurs, des ambiances, des gestes et des initiatives spontanés dont chaque acteur de l’enseignement regorge et qu’il est prêt à partager quand la place lui en est laissée.

Niché, tout en longueur, sur les flancs du village de Malonne, l’Institut Saint-Joseph. Une petite route à sens unique y grimpe et, au fil des saisons, chaudement emmitouflés ou en vêtements légers et colorés, les enfants empruntent les escaliers qui mènent aux cours de récréations en terrasse. Certains y viennent à pied (ribambelle d’enfants qui babillent, les plus grands tenant les plus petits par la main, foulant le tapis de feuilles mortes ou humant le parfum des lilas qui fleurissent aux alentours), d’autres à vélo (tout fiers de cette première étape vers l’autonomie), d’autres en voiture (et malgré le ballet régulier des voitures qui s’arrêtent devant l’école, on a le temps de recevoir la provision de bisous nécessaire pour la journée, de recevoir les dernières recommandations, de faire un dernier signe). Avec la mallette sur le dos bien sûr, mais aussi le ballon de foot pour la récré, un panneau pour présenter l’élocution, un bricolage fait maison, un bouquet de fleurs pour madame ou un gros gâteau pour fêter son anniversaire.

Je m’y suis rendue une trentaine de fois et à chaque fois, le charme a opéré, avant même d’entrer et de commencer les animations. La beauté de la nature qui l’entoure, la sérénité d’une école de village et l’accueil reçu à l’arrivée (un bonjour de tous, plus des bisous, des cris de joie, une proposition spontanée d’aide pour porter le matériel) ont fait que, à chaque fois, j’ai oublié la fatigue ou le stress d’une fin de semaine et que je me suis ressourcée avant le week-end, heureuse de partager mes outils avec des enfants et des enseignants enthousiastes, et de me nourrir des moments uniques et forts que nous allions vivre ensemble.

Après l’accueil de l’entrée (qui prend du temps mais quel bonheur), quelques escaliers, la traversée de couloirs qui, semaine après semaine, exposent de nouvelles réalisations d’enfants (dessins, panneaux sur des thèmes vus au cours, photographies de projets réalisés par la classe et puis -ce qui me fait plaisir- des traces du programme « Graines de médiateurs »), la salle des profs avec, en plus d’un nouvel accueil chaleureux, la bonne odeur du café matinal. C’est un vivier extraordinaire : lieu de concertation entre les enseignants dès le matin mais aussi centre de soutien, d’échanges conviviaux et humoristiques, elle est régulièrement traversée par des enfants qui transportent le potage de classe en classe ou les petites chaises colorées pour les animations, elle est de temps en temps « squattée » par les parents qui organisent des ventes de dagoberts au profit de l’école, et elle est toujours un refuge pour tout enfant souffrant, stressé, inquiet ou triste.

La cloche se fait entendre, il va être temps de commencer.

Dans la classe…

Nathalie a été chez les troisièmes années avec Monsieur André. Instituteur expérimenté et créatif, conteur connu par ailleurs, convaincu avant même notre arrivée que l’apprentissage se fera d’autant mieux que l’enfant se sentira bien, il a multiplié comme les petits pains les idées et suggestions apportées par l’Université de Paix.

J’ai été d’abord chez Madame Françoise et les troisièmes-quatrièmes. Avant de commencer l’animation, j’admirais les nouvelles réalisations d’enfants et la progression des apprentissages. Tant de choses se passaient entre mes interventions : des règles d’orthographes et de calcul s’ajoutaient au mur, des dossiers scientifiques s’empilaient, trouvant miraculeusement de la place entre des chefs d’œuvre qui séchaient avant de faire le bonheur des mamans et les bougies que l’on n’a pas oublié d’allumer pour soutenir un enfant qui s’inquiétait pour un proche. Surplombant le coin où avait lieu l’animation, des cordes auxquelles étaient accrochés les derniers sujets d’élocution. Nathan, si réservé et taiseux en début d’année, m’a expliqué les différentes espèces d’aigles qu’il avait répertoriées, m’en a montré les photos et a attiré mon attention sur les sujets d’élocution qui l’avaient enthousiasmé. Et puis surtout, au mur, au tableau, les animaux du conflit (chacune des attitudes face au conflit peut être représentée métaphoriquement par un animal), les bonhommes des sentiments, l’arbre des besoins, autant de signes que ce qui a été appris lors des séances précédentes a été retenu, intégré et servi de façon régulière.

Après la récréation, c’était la classe de 4ième de Madame Sophie. Les mêmes traces d’une pédagogie planifiée avec sa collègue s’étalaient sur des murs aux couleurs vives et toniques. Bien que la même préparation était prévue pour les deux séances, rien ne se passait jamais à l’identique. Un conflit vécu durant la récréation, l’émotion d’un enfant qu’il arrivait à mettre en mots de façon juste et forte, la dynamique du groupe, l’énergie du moment faisaient la différence.

L’après-midi, je retrouvais Madame Monique et ses petits poussins de deuxième année. Excités mais enthousiastes, ils adoraient particulièrement la météo et toutes les activités qui permettaient de parler de leurs sentiments. Ils étaient époustouflants du haut de leur 7 ans, évoquant les chagrins, les déceptions, les peurs propres à leur âge mais aussi leurs espoirs, leurs petits et grands bonheurs. Chez eux, tout était sérieux et profond. Les disputes et les réconciliations, les amusements et les fous rires entre copains, ce que Madame disait, ce que je leur apprenais avec mes girafes complices et attendries. Performance pour de si jeunes futurs médiateurs, ils étaient capables de s’écouter dans le plus grand silence, de reformuler avec empathie et compassion. L’émotion était parfois si forte que les larmes montaient aux yeux des adultes qui assistaient à ces moments magiques.

Tout un programme…

Pendant deux ans donc, à raison d’une séance par mois, les élèves de quatre classes ont acquis les compétences propres à la médiation, en suivant pas à pas le fil conducteur de la méthode mise au point par l’Université de Paix.

La cohésion du groupe, la confiance et la coopération ont d’abord été travaillées via des activités ludiques et créatives (cf. Graines de médiateurs, le guide pratique).

On a ensuite abordé le cœur du sujet, le conflit. En s’identifiant à un animal, chacun a pu découvrir comment il se positionne par rapport au conflit, comment les autres ressentent et vivent son attitude, comment il peut faire pour en sortir et conserver de bonnes relations avec les membres de la classe. Les conflits récurrents, parfois futiles, parfois profonds, ont pu être mis en lumière et être désamorcés. Les meneurs et les plus discrets ont repris une place plus harmonieuse.

C’est en travaillant l’écoute, la reformulation, l’expression des sentiments et des besoins que des bases efficaces de la négociation et de la médiation sont posées.

Dernière séance de formation…

La toute dernière séance est arrivée. Nous avons convenu de ne pas trop évoquer la tristesse et la nostalgie de cette dernière rencontre pour nous consacrer à notre objectif principal, la médiation. Les principes semblent simples quand on s’est entraîné à exprimer ses sentiments et ses besoins, quand on est convaincu qu’il existe une issue au conflit, quand on a envie de trouver une solution qui conviennent à tous. Tous les enfants ont donc compris comment il faut procéder, quelles étapes il faut suivre. Certains se sont aidés des cartes modèles et d’autres, véritables girafes médiatrices, ont mené le jeu avec naturel, légèreté et efficacité.

Toutes nos graines de médiateurs méritant leur diplôme de médiateur en herbe, une séance de clôture de formation et de remise de diplômes a été prévue. Tous les parents ont été conviés à la cérémonie durant laquelle un bref aperçu des activités menées et des objectifs du programme était également prévu. Ils ont tous déclaré qu’ils seraient présents ce jour-là! Trois cents personnes dans la salle des fêtes! Où allions-nous les mettre, quelles activités allions-nous proposer qui soient révélatrices de ce que nous avions vécu tout en impliquant tout le monde ? Après avoir laissé souffler un léger vent de panique, Nathalie et moi nous sommes rappelées que des petits et des grands miracles se sont produits à chaque séance, que l’enthousiasme et la joie ne peuvent qu’être porteurs de moments heureux.

Et cela a été le cas! C’était incroyable! Des échanges de signatures grâce au Bingo, pour briser la glace. « Les pingouins sur la banquise » et « Pêcheur, filet, sardines » pour se rapprocher des autres, se serrer, s’empiler. Je garde en mémoire ces petites filles et petits garçons, juchés fièrement sur les épaules de leurs parents qui éclatent de rire et visiblement s’amusent beaucoup.

« Miroir » a été, selon moi, le « magic moment », une synthèse idéale de tout ce que nous avons vécu et partagé durant deux ans. Trois cent personnes, en couples, chacun faisant face à l’autre et bougeant au rythme de la musique dans des mouvements identiques et harmonieux. Frère et sœur, grand-père et petit-fils, enfant et parent, copain et copine, élève et enseignant, les yeux dans les yeux, liés par un fil invisible, avec un sourire qui se dessine, s’élargit, puis le rire qui éclate.

Nous le savions déjà mais là, nous en avons la preuve : l’objectif était atteint, au-delà même de nos espérances, et ses effets ne s’éteindraient pas de si tôt.