Que faire avec les émotions ?

Un article rédigé par Christelle Lacour, initialement publié dans le trimestriel de l’Université de Paix, en 2010.

« Il n’y a pas de raison de s’énerver pour ça ! »

Cette phrase, vous l’avez peut-être déjà entendue… L’émotion n’est pas toujours acceptée. « Pense à autre chose ! », « Arrête de te plaindre ! », « Si tu avais fait ce que je t’avais conseillé, tu ne te serais jamais mise dans des états pareils ! », etc. Autant de réactions qui peuvent être difficiles à accueillir, quand je me sens mal.

Or, les théoriciens de l’émotion (tels que Goleman ou Filliozat) vous le diront : l’émotion est utile ! Elle est le signal animal (envoyé à mon corps par des sensations physiques), qui m’indique qu’un de mes besoins est (joie) ou n’est pas (peur, colère, tristesse) satisfait. Tenter de minimiser le ressenti, ou de le nier ne fera que reporter le problème : les sensations persisteront tant que le besoin n’aura pas été satisfait. A terme, mon corps risque de développer une maladie, pour qu’enfin cet appel soit entendu…

Souvent, le langage non verbal dit d’ailleurs davantage sur moi que le message verbal que je transmets : certains auteurs parlent de 80% de l’importance d’une communication accordée au langage du corps, et donc à l’émotion. C’est ainsi que si je dis « Je suis d’accord avec toi » en hochant la tête de gauche à droite, les sourcils froncés, les lèvres vers le bas et les bras croisés, ce n’est pas tellement ce que j’ai verbalisé qui constitue l’essence de mon message, mais bien la manière dont je l’ai dit.

Voir aussi :

Quand la machine à penser s’en mêle…

Le jugement est une émotion exprimée maladroitement. Le problème du jugement, c’est qu’il donne peu d’informations sur les faits qui en sont à l’origine, et sur les émotions suscitées par les faits en question. Ainsi, si je dis « Tu es égoïste » à mon amie, je lui donne moins d’informations que si je lui explique : « Tu ne m’as plus appelée depuis une semaine et je suis déçu ».

Inversement, « Je vois que tu râles ! » constitue un message risqué. Je ne peux ni voir, ni sentir (dans mon corps) ce que l’autre ressent. Je peux penser qu’il râle. Il reste que cette pensée est à vérifier. Si je persiste à croire sans savoir, je risque de créer malentendus et conflits, et mon interlocuteur finira sans doute par vraiment râler de se voir attribuer des émotions qu’il ne ressent pas ! D’ailleurs, quels sont les faits qui me font penser que l’autre râle ? Je pourrais plutôt dire : « Tu as les sourcils froncés et tu te tais depuis au moins 10 minutes. Je suis inquiète … Est-ce que tu râles ? »

L’intérêt de vérifier les émotions de l’autre est d’autant plus grand que nous n’exprimons pas les émotions de la même façon (« Ah, c’est ça, ta tête quand tu es énervé ? »), et nous ne ressentons pas forcément les mêmes émotions dans les mêmes situations (« Toi le retard du train t’énerve, moi ça m’angoisse. J’ai peur d’arriver trop tard au boulot »).

Par ailleurs, la confusion est rapide entre mes pensées et mon ressenti. Des expressions telles que « Je me sens nul ! » ou « Je me sens abandonnée. » sont autant de jugements déguisés en émotions. Chassez le mental, il revient au galop ! La question que je peux alors me poser est : « Comment je me sens quand je pense que je suis nulle / que tu m’abandonnes ? »

Que faire de toutes ces sensations désagréables ?

La plupart des auteurs recensent 4 émotions de base : peur, colère, joie et tristesse. Certains évoquent la surprise et le dégoût comme des émotions distinctes des 4 précédemment citées.

La peur serait liée au besoin de sécurité, la colère au besoin de respect et/ou de justice (changer ce que je peux changer dans mon environnement), la tristesse au besoin d’acceptation (faire un deuil, donc changer ma vision intérieure des choses, si je ne peux pas changer mon environnement), et la joie à tous les besoins qui sont exprimés ou comblés (l’expression suffit parfois).

La chaleur monte, mon estomac est noué, mon rythme cardiaque s’accélère… Si je décode efficacement mon émotion, je pourrai mettre un mot dessus : « Euh, je suis fâché ! » Fâché pour quoi ? Qu’est-ce que je peux faire concrètement pour apaiser cette émotion ? En parler ? La faire sortir en hurlant ? Me relaxer pour la canaliser ? Trouver un moyen d’obtenir satisfaction de mon besoin ? Toutes ces solutions sont pertinentes, selon le contexte, le temps et l’énergie que je souhaite mettre dans la gestion de mon émotion. Ce qui est certain, c’est que, comme nous l’avons expliqué plus haut, contrairement à l’idée reçue, une émotion n’est ni « négative » ni « positive ». Elle peut être agréable ou désagréable au niveau des sensations, et dans tous les cas il est précieux de l’accepter, de l’exprimer et de la reconnaître… à un moment ou à un autre.

A moi de choisir le moment qui convient le mieux. Le repli est une stratégie intéressante si je risque d’exprimer mon émotion d’une manière qui sera dommageable pour la relation. L’idée est de partir pour mieux revenir. Dans ce laps de temps, je peux clarifier mon émotion, comprendre ce qui m’a mis dans cet état, chercher des moyens de satisfaire les besoins qui n’ont pas été rencontrés, etc. Je peux aussi en profiter pour gérer corporellement les sensations qui me traversent : hurler dans le fond du jardin, écrire tout ce qui me vient en tête et chiffonner, déchirer, brûler mon écrit, effectuer un exercice de relaxation, taper dans des coussins,… tout ce qui me fait du bien et m’aide à sortir cette énergie qui ne demande qu’à s’exprimer. Je reviendrai dans une autre énergie vers l’autre, et j’augmenterai mes chances de gérer positivement le conflit qui nous oppose.

Ouf ! Pas facile de savoir comment réagir aux émotions de l’autre !

D’abord, je vérifie que je suis disponible pour écouter l’autre dans ce qu’il vit. Si je ne suis pas disponible, je peux fixer un autre moment d’écoute. Si la demande de l’autre est insistante et qu’il n’entend pas mes limites, je peux me désynchroniser. Je vais alors adopter une gestuelle opposée à celle de mon interlocuteur : s’il me regarde, je détourne le regard, s’il se rapproche, je m’éloigne, s’il ouvre les bras, je les ferme, s’il est assis, je reste debout,… jusqu’à ce qu’il cesse de me raconter ses difficultés.

A l’inverse, si je suis disponible, je peux inviter mon vis-à-vis à parler, tout en l’encourageant à exprimer ses émotions : « Tu as le droit de pleurer ! ». Une gestuelle ouverte, apaisante, empathique favorisera l’accueil de son vécu. Je peux adopter le même type de gestes que lui (donc me synchroniser), m’asseoir à côté ou face à lui, le regarder, hocher de la tête, …

Ce qui est important, c’est de prendre le temps de reconnaître l’émotion, plutôt que de la condamner (« C’est bête de stresser pour ça ! »), d’y trouver tout de suite une solution (« A ta place, je ferais ça, ça ira mieux, tu verras… ») ou de faire diversion (« Allez, ça va aller, change-toi les idées. Tiens, j’ai une blague pour toi… »). Selon mes objectifs et ma disponibilité, je peux : écouter mon interlocuteur en silence, reformuler son message (« Donc si je comprends bien… »), émettre une hypothèse sur son émotion (« …Et tu es découragé ? »), etc. Dans tous les cas, je peux à la fois écouter, entendre, accueillir ce que l’autre ressent, et en même temps ne pas être d’accord et dire « non » à ce qu’il me demande.

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