« La paix est plus que le silence des canons »

Dominique Pire, Prix Nobel de la Paix 1958

La citation est de notre fondateur, Dominique Pire, Prix Nobel de la Paix 1958.

La paix, ce n’est pas seulement une « lutte contre » la violence. Il n’est pas seulement question de prévenir cette dernière ou encore d’y remédier, mais aussi de créer un véritable climat permettant de mieux vivre ensemble en société, de communiquer et d’échanger de manière plus harmonieuse…

Au quotidien, enfants comme adultes sont confrontés à des désaccords, à des demandes ou à des situations qui déclenchent des émotions, parfois désagréables : comment vivre avec tout en préservant les relations ?

Cela rejoint les propos d’Edgar Morin :

« Il ne peut être que banal d’enseigner que paix vaut mieux que guerre, ce qui est évident dans les temps paisibles. Le problème se pose quand l’esprit de guerre submerge les mentalités. Éduquer à la paix signifie donc lutter pour résister à l’esprit de guerre ».

(Le Monde, 07/02/2016)

L’éducation à la paix se joue aussi – voire surtout – quand les canons sont silencieux, mais qu’ils n’en demeurent pas près de se réveiller… La paix consiste à pouvoir s’entendre, malgré les différences et les divergences. Lutter contre l’esprit de guerre, c’est ne pas se satisfaire de l’absence de violence, c’est créer le climat pour la prévenir et vivre harmonieusement ensemble.

A ce titre, au niveau interpersonnel, nous travaillons au développement de l’empathie et d’une écoute authentique, tant au niveau des adultes que des jeunes (cf. les articles relatifs à l’écoute dans nos ressources, et notamment celui à propos de notre programme de formation à l’écoute pour adolescents).

Un climat relationnel harmonieux se joue également dans les milieux professionnels, au niveau organisationnel. Sur ce site, vous découvrirez par exemple un résumé des travaux 2015-2016 du Conseil académique en gestion de conflits et en éducation à la paix à propos du « management émotionnel ».

Un article plus philosophique questionne également la différence entre nos relations « réelles » et celles que l’on qualifie de « virtuel », à travers les technologies numériques.

L’Université de Paix continue enfin de produire, partager et diffuser des ressources pédagogiques et des contenus et méthodes de formation afin d’outiller chaque personne qui le souhaite à résoudre ses conflits positivement.

Décès de Madame Andrée Beaudry-Wolper

Andrée C’est le cœur rempli de tristesse que nous apprenons le décès de Madame Andrée Beaudry-Wolper (dite « Dédée »), à 86 ans.  Elle a été renversée par une voiture et est décédée dans les heures qui ont suivi.

Dédée a été très proche de Dominique Pire. Elle s’est principalement investie dans l’Aide aux personnes déplacées (APD) qu’elle a dirigé de nombreuses années. Elle a continué comme bénévole à l’APD mais aussi au Service d’Entraide Familiale (SEF). Nous avons eu de nombreux contacts avec elle et elle était toujours très intéressée par notre travail.

Andrée1

« La Paix est plus que le silence des canons »

La paix, ce n’est pas seulement une « lutte contre » la violence. Il n’est pas seulement question de prévenir cette dernière ou encore d’y remédier, mais aussi de créer un véritable climat permettant de mieux vivre ensemble en société, de communiquer et d’échanger de manière plus harmonieuse… Au quotidien, enfants comme adultes sont confrontés à des désaccords, à des demandes ou à des situations qui déclenchent des émotions, parfois désagréables : comment vivre avec tout en préservant les relations ?

Pour en savoir plus sur notre action, vous pouvez consulter notre page « Mission et pédagogie », ainsi que notre « Foire aux questions ».

Françoise Milet, Directrice du SEF

Outre l’Université de Paix, Dominique Pire a fondé trois autres associations : les Iles de Paix, l’Aide aux Personnes Déplacées et le Service d’Entraide Familiale. Chacune, dans son domaine, poursuit actuellement son œuvre pour la paix et la solidarité

Entretien Françoise Milet, Directrice du Service d’Entraide Familiale

Propos recueillis par Christine Cuvelier et initialement parus dans le trimestriel de l’Université de Paix, en 2007.

Si nous vous demandons de vous présenter brièvement ainsi que le Service d’Entraide Familiale (SEF), que diriez-vous ?

Je n’ai pas connu le père Pire même si je connais la Fondation depuis bien longtemps : j’y venais comme jeune volontaire dans les années 70. Au SEF, on me connaissait et il y a plus de 25 ans maintenant, on m’a proposé de reprendre le service pour lui trouver une nouvelle orientation. Le SEF est la première asbl fondée par la père Pire en 1941 ; en 1990 quand je suis embauchée le panorama social est bien différent et le service peu adapté à la réalité de l’époque. Le père Pire, selon ses anciennes collaboratrices, avait à cœur d’ancrer son action dans la réalité belge tout en lui donnant un développement international. L’asbl existait, ses statuts permettaient une action sociale vaste et cela aurait été vraiment dommage d’abandonner cet outil en en décidant la dissolution. Tant pour moi que pour le conseil d’administration du SEF, l’évidence du problème logement s’imposait. Sans logement correct, la vie n’est pas envisageable. Le logement nous est apparu comme central dans les problèmes d’insertion sociale. C’est ainsi que, dès 1981, l’action du SEF s’est orientée vers l’hébergement de personnes en difficulté de logement, ce qu’on appelle les SDF.

En quoi consistent les différentes actions développées aujourd’hui par le SEF ? Et à quel(s) public(s) s’adressent-elles ?

Les actions qui ont été développées depuis 1981 concernent toutes le logement.

Le « 35 » rue du Marché -où le père Pire avait son bureau- est notre première maison où nous pouvons héberger 10 personnes. Nous avons acheté une deuxième maison rue des Augustins, le « 27 » où nous pouvons aussi héberger 10 personnes. Dans ces 2 maisons, nous assurons un hébergement en dépannage. Pour cette activité, nous sommes agréés par la Région wallonne comme maison d’accueil. Nos spécificités sont la mixité et la petite dimension des maisons. La mixité a été décidée dès 1981 afin de ne pas séparer des couples ou familles qui avaient la chance d’être encore ensemble malgré leurs gros problèmes. En réalité, nous accueillons des hommes et des femmes pour la plupart isolés et aussi, bien sûr, des couples et petites familles. La dimension des maisons s’est imposée par la réalité des choses : nous héritions du « 35 » qui est petite maison. Travailler avec un petit groupe d’hébergés permet un travail de proximité et de bien connaître chacun. Nous avons un travail basé sur la vie quotidienne un peu comme dans une grande famille recomposée.

Nous avons gardé le mot familial dans notre nom par choix. Le travail social et éducatif est typique d’une maison d’accueil :

  • une permanence sociale tous les jours ouvrables pour y recevoir les demandes, les traiter ou les réorienter ;
  • le service individuel des hébergés (dossier, comptes, problèmes relationnels, pourquoi être arrivé ici ? comment redémarrer…) ;
  • l’organisation de la vie quotidienne des maisons : les repas, l’entretien, les courses ;
  • la gestion du groupe et la vie communautaire ;
  • les collaborations interservices tels les CPAS, les services de la Jeunesse, la maison médicale… ;
  • l’organisation au départ : chercher un logement, rencontrer les propriétaires, les primes et aides possibles, trouver les meubles et structurer un suivi social après hébergement.

A côté de ces deux petites maisons dont le SEF est propriétaire, nous bénéficions grâce à la collaboration des amis de Notre-Dame de la Sarte (le père Pire était dominicain à la Sarte) d’un grand dépôt et de trois logements pour des familles. Eux sont propriétaires et nous en sommes les locataires pour un loyer « d’amis ». Les trois logements complètent bien nos possibilités d’hébergement. En maison d’accueil, le séjour est limité à 9 mois. Les familles ont parfois besoin de plus de temps pour (re)structurer sa vie. Dans ces petites maisons, elles peuvent rester 3 ans toujours, bien sûr, en bénéficiant du service social du SEF.

On pourrait se demander, et le dépôt ? Pourquoi ? A quoi sert-il ?

Nous abordons une autre facette de notre travail : les magasins de 2ième main.

Nous en avons trois :

  • au « 35 », les vêtements et tous les objets utilitaires (vaisselles, casseroles,…)
  • au « 27 » , la petite brocante
  • au dépôt : les meubles et l’électroménager.

Tout cela est bien utile pour les hébergés quand ils nous arrivent sans rien et surtout quand ils s’installent dans un logement. Ils sont donc les premiers bénéficiaires des magasins de 2ième main. Mais nous avons ouvert ces magasins à tous. C’est un service rendu à la population hutoise et qui nous aide aussi à boucler le budget.

En complément au magasin, nous avons mis sur pied un service transport et déménagements sociaux pour notre région.

Quels sont les difficultés que vous pouvez rencontrer au quotidien et quelles solutions proposez-vous ?

Par le biais du logement nous abordons les difficultés des gens à habiter notre société. Comment vivre avec des ressources si faibles ? Comment trouver un logement correct et pas trop cher ? Comment trouver un travail sans formation ? Comment vivre sans famille soutenante et amis fiables. Nous abordons là ce qu’on appelle l’exclusion sociale et qui chez nous n’est pas qu’un mot, c’est une réalité très quotidienne.

Nous sommes aussi confrontés à la perte de certaines valeurs dont l’autorité, les manques éducatifs, la généralisation des moyens de communication (gsm, ordinateur, internet,…) et le manque de relation entre les gens, la toxicomanie, la violence,…

Énumérer les difficultés et les manques prendraient trop de temps. Nous travaillons avec une problématique qui nous met dans l’urgence et avec des gens qui sont dans l’instant. Se mettre à l’écoute de ces personnes pour les aider à se mettre à une distance juste de leur situation est notre travail de tous les jours.

Comment, dès lors, ne pas être dans un stress permanent ?

Parfois, nous avons conscience d’être des agents intégrateurs à une société loin d’être parfaite. Intégrer, intégrer mais à quoi… Si on réfléchit trop dans ce sens, on a envie de lâcher prise, de baisser les bras. Mais si nous ne le faisons pas, c’est que nous rencontrons dans nos maisons des personnes qui subissent leur mise à l’écart, souffrent de n’être pas pris comme des citoyens de 2ième zone et seraient heureux d’avoir une « petite maison », « un petit travail », « une petite voiture » et « une petite famille ». Pour eux, cela n’est pas petit, c’est grand. Alors pour cela, on se bat et nous trouvons un sens à notre travail. Ce travail de terrain, très quotidien, atteint une dimension universelle quand nous mettons la personne humaine au cœur de notre travail.

Rencontrer les autres fondations D. Pire, c’est cela aussi essayer de toucher à l’universel sans jamais perdre le contact avec le particulier.

Et puis, si nous parlons de nos difficultés, il faut parler du financier. Les subventions venant de la Région wallonne ne couvrent que les salaires de l’équipe sociale (4 personnes ½). Et le fonctionnement ? Et l’entretien des bâtiments ? Bien sûr, les hébergés participent aux frais de leur hébergement mais… l’autofinancement est très nécessaire tout comme les activités de financement, le sponsoring et le recours aux bénévoles pour la recherche de fonds.

Le mot de la fin pour vous, ce serait…

Que penserait le père Pire de ce que, nous qui ne l’avons pas connu, avons fait de ce qu’il nous a laissé ? Sommes-nous fidèle à sa ligne ? Le monde a beaucoup changé en 50 ans, q’aurait-il fait s’il était toujours là ?

J’espère qu’il serait content de ce que nous avons fait du SEF et de son devenir dans le futur. Le SEF est petit en taille et local par son action. J’aimerais qu’il soit grand dans le geste et universel dans l’approche des gens.

A-F Bastin, Aide aux Personnes Déplacées

Outre l’Université de Paix, Dominique Pire a fondé trois autres associations : les Iles de Paix, l’Aide aux Personnes Déplacées et le Service d’Entraide Familiale. Chacune, dans son domaine, poursuit actuellement son œuvre pour la paix et la solidarité.

Cet article a été initialement publié dans le trimestriel n°98, en 2007.

Entretien avec Anne-Françoise Bastin, coordinatrice du service social de l’Aide aux Personnes Déplacées.

Si nous vous demandons de vous présenter brièvement ainsi que l’Aide aux Personnes Déplacées, que diriez-vous ?

Un petit retour aux sources pour se souvenir d’où l’on vient, d’abord. C’est en 1949 que le Père Pire crée l’Aide aux Personnes Déplacées pour aider les DP (Displaced Persons) qui fuient l’est de l’Europe. Il développe des parrainages (il y en aura 18 000), crée quatre homes pour réfugiés âgés et sept villages européens, précurseurs de ce qu’on appelle aujourd’hui des logements sociaux. Il rassemble  autour de lui les bonnes volontés de tous bords et mène, en fonction de l’actualité du moment, différentes actions en faveur de prisonniers et réfugiés politiques emprisonnés, torturés, exilés, privés de leurs droits…

En 1958, il reçoit le Prix Nobel de la Paix pour l’esprit qui anime son action en faveur des réfugiés. Une récompense qu’il considère comme une nouvelle responsabilité et qui lui sera souvent utile pour défendre le droit des personnes.

L’association a poursuivi dans la voie qu’il avait tracée. Elle continue – dans un contexte difficile – à aider les personnes qui se disent menacées à obtenir une protection des autorités, tout en ayant une attention bienveillante pour tous les migrants qui ont cru bon, pour une raison ou une autre, de devoir partir de chez eux.

Je me suis personnellement retrouvée à l’Aide aux Personnes Déplacées il y a une quinzaine d’années, au hasard d’un contrat de remplacement et j’y suis toujours. J’y mène un travail parfois émotionnellement éprouvant – au moment où j’écris ces lignes, ma collègue boucle les derniers détails du rapatriement d’une dame angolaise contrainte, après 5 ans passés en Belgique, de rentrer avec 7 enfants dans un pays où elle n’a même plus un toit – mais souvent valorisant. Nous sommes là pour donner un coup de pouce à des gens qui n’attendent que ça et qui, de surcroît, nous manifestent souvent de la reconnaissance. Beaucoup d’assistantes sociales aimeraient pouvoir en dire autant…

En quoi consistent les différentes actions développées aujourd’hui par l’Aide aux Personnes Déplacées ?…

Nous sommes le plus souvent interpellés par des personnes qui éprouvent quelques difficultés à se frayer un chemin ici. Les problèmes sont assez diversifiés : cela va de questions juridiques assez pointues (visa, procédures d’asile, régularisation, …) à des préoccupations relevant de la vie quotidienne. Au-delà des réponses au problème immédiat, nous essayons autant que faire se peut de donner aux usagers les clés qui leur permettront de se débrouiller au maximum par eux-mêmes. Nous avons plusieurs fers sur le feu :

  • Un service social généraliste, agréé par la Région Wallonne. Il offre une aide pour s’orienter dans le dédale de nos lois (la réglementation s’appliquant aux étrangers ne cesse de se complexifier), faire face aux multiples difficultés de la vie quotidienne et se tracer un avenir ;
  • Une présence dans deux centres fermés, histoire d’avoir un œil derrière ces murs où sont enfermés des gens à qui l’on reproche simplement de n’avoir pas de papiers (même si parfois des dossiers sont toujours en traitement à l’Office des Etrangers) ;
  • La tutelle d’une trentaine de mineurs non accompagnés. Les étrangers de moins de 18 ans dépourvus de titre de séjour qui arrivent sur notre territoire sans parent se voient depuis quelques années désigner un tuteur. Nous sommes depuis longtemps préoccupés par le constat que les autorités voient en eux le migrant avant de voir l’enfant ou l’adolescent en proie avec des problèmes qui ne sont pas de son âge. Nous avons donc engagé deux tutrices mi-temps qui se chargent de défendre au mieux les intérêts de ces jeunes dans leurs démarches administratives et juridiques tout en leur assurant un accompagnement psychosocial ;
  • L’accueil d’une quarantaine de demandeurs d’asile dans le cadre d’une convention signée avec le Ministère de l’intégration sociale. Nous les hébergeons dans notre maison d’accueil ou dans un logement que nous louons et leur proposons également un suivi ;
  • Des cours de français dispensés à environ 150 apprenants de toutes origines et de tous niveaux par des professeurs spécialisés dans l’apprentissage du français langue étrangère ;
  • Du travail social de groupe qui vise à  faciliter le « rééquilibrage identitaire » par lequel chaque migrant passe. Il s’agit pour nous d’ouvrir des horizons. Nous dispensons des informations collectives sur des thèmes sociaux : baux, permis de travail, procédure d’asile, …) et surtout, nous mettons chacun en situation de découvrir activement son nouvel environnement, sa culture, sa mentalité, son fonctionnement et ce, par des visites d’institutions, par la participation à des activités culturelles diverses, …Beaucoup de portes paraissent moins intimidantes quand on vous a aidé à les pousser une première fois.
  • Un programme, mené en partenariat avec le FOREm et des CPAS, d’aide à l’insertion professionnelle de personnes qualifiées dans leur pays d’origine mais bloquées ici pour diverses raisons : langage, méconnaissance voire peur du marché de travail, difficultés psychosociales, … Nous aidons les stagiaires à définir un projet réaliste (les diplômes obtenus au pays sont rarement « vendables » ici), à « parler emploi en français » et à se mettre en situation active de recherche d’emploi (rédaction de CV, simulation d’entretiens d’embauche, …)

Quelles sont les actions menées pour informer et sensibiliser le public belge aux enjeux et défis liés aux réalités des personnes qui fuient l’insécurité politique, les persécutions, les violences et les guerres… ?

La gestion de la pression migratoire est une préoccupation majeure de nos gouvernements occidentaux. Nous travaillons sur une problématique complexe qui ne nous semble abordée rationnellement ni par une majorité de « Monsieur tout le monde » (qui a une vision souvent tronquée du phénomène), ni par une classe politique qui, bien qu’elle sait n’avoir pas les moyens de juguler l’immigration, n’a pas le courage politique d’aborder la question autrement. Méconnaissance du phénomène et mauvaise foi provoquent les réactions de rejet à l’origine de bien des problèmes. Faire remonter l’information de terrain, témoigner des dérives auxquelles nous assistons, dénoncer, est dans ce contexte une priorité. Nous le faisons en notre nom, dans notre périodique (Action Réfugiés, disponible sur simple demande), sur notre site web et, lorsque l’occasion nous en est donnée, auprès de groupes, qu’il s’agisse d’étudiants, de citoyens ou de professionnels du social. Mais on est toujours plus fort quand on joint sa voix à celle des autres. Nous sommes donc membres de plusieurs coordinations d’associations qui tentent de promouvoir une approche plus rationnelle, plus juste et plus humaine de l’accueil des étrangers.

2008 sera l’année du cinquantième anniversaire de l’octroi du Prix Nobel de la Paix à Dominique Pire, fondateur de l’Université de Paix, des Iles de Paix, de l’Aide aux Personnes Déplacées et du Service d’Entraide Familiale. Ces 4 associations souhaitent fêter cet anniversaire ensemble. Qu’est-ce que ce partenariat collectif peut vous apporter ?

Nous travaillons avec des publics différents mais ne parlons-nous pas tous de la même chose : du « vivre bien », du vivre ensemble ? En 50 ans, le monde a terriblement changé. Les associations fondées par le Père Pire n’ont pas pu se contenter de fonctionner. Elles se sont renouvelées (très peu d’entre nous ont eu la chance de travailler avec le Père Pire), elles se sont redéfinies, ont innové. Dans ce monde en rapide mutation, avons-nous pu rester fidèles à « l’esprit qui animait son action » et qui lui a valu le Prix Nobel de la Paix ? On le disait novateur. Son héritage est-t-il pertinent pour aborder les problèmes du monde contemporain ?

Le mot de la fin pour vous, ce serait…

La fin de quoi ? En ce qui concerne l’aide aux personnes déplacées (sans majuscules), je crains qu’on en soit toujours au début, contrairement à ce que semblait penser le Père Pire d’ailleurs. Les déplacements de population que nous connaissons actuellement ne sont probablement qu’un échantillon de ce qui nous attend. Tant que les relations entre le nord et le sud ne seront pas plus équilibrées, tant que l’espoir de paix restera un leurre dans nombre de régions du monde, l’émigration s’intensifiera. Tiens, quand je disais que notre terrain était aussi celui de nos associations sœurs …

Luc Langouche, Secrétaire général d’Îles de Paix

Outre l’Université de Paix, Dominique Pire a fondé trois autres associations : les Iles de Paix, l’Aide aux Personnes Déplacées et le Service d’Entraide Familiale. Chacune, dans son domaine, poursuit actuellement son œuvre pour la paix et la solidarité.

Entretien avec Luc Langouche, Secrétaire Général des Iles de paix, initialement publié en 2006 dans le trimestriel n°97 de l’Université de Paix.

Question : Si nous vous demandons de vous présenter brièvement ainsi que les Iles de Paix, que diriez-vous ?

Brièvement, dites vous ! En ce qui concerne Iles de paix, cela ne sera pas si simple.  La relation qui s’établit entre Iles de paix et les personnes qui décident d’en partager les objectifs n’est en effet jamais timide ou insipide.  Il y a ceux et celles qui sont tombé dedans alors qu’ils étaient encore jeunes, voire très jeunes et qui ne s’en sont jamais remis.  Il y a ceux et celles qui se sont laissé  toucher, généralement par le biais de la campagne et qui se sont ensuite impliqués de plus en plus,  entraînant  parfois leurs proches ou leurs amis dans cette tourmente. Enfin, il y a ceux et celles, beaucoup plus rares, qui sont venus, ont vu et sont repartis, parce que la démarche d’Iles de paix n’est certainement pas la plus facile ou la plus confortable sur les multiples et impénétrables chemins du développement.

L’association mieux connue sous son appellation réduite de « Iles de Paix » fut fondée par le Père Dominique Pire fin  1964,  près de trois ans  après que la première expérience du  même nom eut été lancée à Gohira dans l’actuel Bangladesh. La démarche  de développement, dont le Père Pire eut l’intuition, devait d’abord être testée, avant d’en envisager la répétition sous d’autres cieux.  Trois compagnons de route de Dominique Pire, experts reconnus dans leurs domaines respectifs de spécialisation l’aidèrent  à donner du corps à cette intuition reposant sur le principe du self help : Vladimir Drachoussoff, Ingénieur agronome,  le Docteur Dricot et Jacques Lefebvre, Economiste  international,  l’un des  premiers fonctionnaires de la CEE.

Quarante ans plus tard, après l’Asie,  la démarche Iles de Paix aura pu être reproduite ou plutôt adaptée aux circonstances locales sur trois autres continents, dans sept  pays.

Iles de Paix est aujourd’hui une ONG de développement, agrée  par le Ministère de la Coopération au Développement, reconnue pour son travail et sa rigueur auprès des autorités des pays où nous travaillons. Le budget annuel total s’élève à  environ  3 millions d’euro. Les moyens financiers proviennent de la campagne annuelle, des dons, legs et successions, de partenariats privilégiés, ainsi que de certains pouvoirs publics (DGCD, Fonds belge de survie, CGRI).

L’association compte aujourd’hui environ quatre vingt  collaborateurs permanents,  vingt en Equateur, quarante  en Afrique et vingt en Belgique. Elle peut en outre compter sur le soutien d’un réseau d’environ 500 coordinateurs bénévoles,

Je me situe sur les deux plans, à savoir sur celui du réseau de bénévoles, au sein duquel j’ai atterri, avec mon épouse,  en 1993, sans vraiment réaliser ce qui allait m’arriver par la suite,  et sur celui de l’engagement permanent, puisque j’assume depuis 1998 la fonction de Secrétaire général.  C’était alors la première fois que j’intégrais le monde associatif,  avec exercice continu de responsabilités. J’ai été actif dans le domaine de la coopération internationale depuis 1978, d’abord avec  le système des Nations Unies, ensuite  au sein de bureaux d’études privés.

Question : En quoi consiste une île de paix ? Quelle est sa vocation ? Quels sont les acteurs ? Quels sont ses principes de fonctionnements ?…

Chaque Ile de paix est à la fois une véritable entreprise et une aventure. Elle est une entreprise, en ce sens qu’elle ne résulte pas d’un hasard, mais d’une volonté, clairement définie et ainsi formalisée,  d’une collaboration  entre des populations du Sud et l’association Iles de Paix.  Il y a donc à chaque fois lune fixation d’objectifs, de priorités fixées par les gens, de stratégies et d’une panoplie de moyens financiers, techniques et humains à mobiliser par chacun des partenaires de cette entreprise.  Des conventions et des programmes d’action balisent le terrain et le calendrier de cette collaboration.

Chaque Iles de paix est également une aventure, car le chemin à parcourir sera parsemé d’embûches. Nombreuses et variées seront les surprises agréables ou désagréables qui se présenteront.  Même si nous nous fixons des objectifs et certaines échéances, une démarche qui repose à la fois sur le self help et sur le dialogue fraternel, nous incite à respecter le rythme de nos partenaires du Sud,  à accepter  leurs changements de cap, et à remettre sur le métier, à chaque fois que nécessaire, le travail des priorités.

Le but ultime, existentiel, d’un programme Iles de paix est d’accompagner des populations qui nous en ont exprimé le souhait, à  vaincre les obstacles de toute nature, identifiés par elles, qui les freine dans leur volonté d’améliorer leurs conditions de vie. La résolution des problèmes sous jacents (parfois très anciens et intimes) à des difficultés apparentes constitue un exercice essentiel. L’instauration d’un dialogue fraternel  est évidemment nécessaire pour y arriver, ainsi que le temps.

On peut dire que la vocation d’Iles de Paix  n’est pas de construire des écoles, des dispensaires, de réhabiliter des pistes  ou d’augmenter les rendements agricoles, mais plutôt d’accompagner les populations dans la reconnaissance  et l’utilisation des clefs, non seulement techniques  et financières, mais aussi socio-organisationnelles, culturelles ou politiques. C’est cela l’amélioration de la maîtrise d’un environnement de vie. Il n’appartient pas à Iles de Paix de décider ce qui est bien pour les gens, mais de les aider à mieux comprendre leur monde, leurs droits, mais aussi leurs devoirs, et à se dire que leur avenir se trouve avant tout entre leurs mains.

Chaque programme Iles de Paix vise, au delà des diverses réalisations à vocation  économique, sociale, éducative ou sanitaire, à induire une évolution des mentalités, et à accroître une bonne intelligence entre les populations et leurs environnements humains. Il doit ensuite pouvoir susciter une contagion par l’exemple.

Ceci implique que l’action d’Iles de Paix touche l’équivalent d’un département, d’une province. Elle doit également concerner directement les multiples sous-groupes d’intérêt et de pouvoir qui composent les terroirs.  Les domaines d’intervention pourront également être très divers, de l’agriculture à la culture tout court, en passant par l’éducation et la santé. Un défi consiste dès lors à ne pas tomber dans la facilité, tant intellectuelle que matérielle, du saupoudrage, mais au contraire, à conserver une cohérence d’ensemble qui transcende le sens et l’opportunité de chacune des actions au sein d’un programme  donné.  Un autre défi consiste à ne pas tomber dans une autre facilité, celle de faire le travail d’autrui, ou d’exercer des responsabilités qui ne nous incombent pas.

Nous agissons comme des facilitateurs et des accompagnateurs, cependant bel et bien comptables des coûts de notre fonctionnement et de notre efficacité  sur le terrain.   A chaque fois, il faut veiller à ce que la mayonnaise puisse prendre. Mais à chaque fois c’est une nouvelle recette, car les ingrédients varient d’un endroit à l’autre.

Pouvez-vous illustrer votre propos à partir d’une expérience, « Islas de Paz Pangor », menée en Equateur ?

Le travail de Iles de Paix en Équateur a débuté en 1994, au niveau de trois communautés (hameaux) dans la paroisse de Pangor  (entité administrative). L’accent  fut au départ mis sur l’amélioration de l’élevage. Dix ans plus tard, Iles de paix travaillait avec cent vingt communautés, dans dix paroisses et sur quatre provinces du pays, et dans une vingtaine de domaines principaux.   Afin de rendre possible cette explosion géographique et thématique,  plus de quarante techniciens indiens, formés par Iles de paix   devinrent à leur tour des vulgarisateurs dans d’autres régions.

Une illustration :  plus de 200 km de pistes rurales furent réhabilitées. Mais le grand succès de ce volet, au delà de l’amélioration des voies de communication, fut le rétablissement durable de relations franches et constructives entre les communautés indiennes et les autorités municipales. Plutôt que de  pallier la défaillance des services cantonaux  de travaux publics, en prenant toute la responsabilité de ce programme, Iles de Paix chercha  à rassembler autour de la table tous les acteurs concernés, et  à coordonner l’établissement d’une convention multilatérale définissant les droits et devoirs de chacun. Cette phase fut  longue et laborieuse et eut pu être considérée, dans une logique « humanitaire » , comme une perte de temps  mais permit par la suite un déroulement des travaux en un temps record.

Question : Quelles sont les actions menées pour informer et sensibiliser le public belge aux enjeux, défis et thèmes liés aux réalités du développement, au renforcement de liens de solidarité entre le Nord et le Sud et ce, en plus de votre campagne de récolte de fonds organisée chaque année à la mi-janvier ?

Iles de Paix mène un programme à part entière à cet effet.  Cinq  publics cibles sont identifiés comme tel : le niveau maternel, le niveau « primaires » , le niveau « secondaires », le grand public et les mouvements de jeunes.  Il y a bien sur des double emplois. Mais pour chaque groupe, Iles de Paix  développe des outils pédagogiques adaptés, testés autant que possible par des professionnels et utilisateurs potentiels de ces supports. Chaque année,  l’équipe d’animation d’Iles de Paix organise près de huit cent séances d’information et de sensibilisation en milieu scolaire. Il y a également des activités qui tournent, comme une exposition sur la dignité de l’homme et le spectacle de marionnettes. Pour vous rendre compte des diverses actions menées et supports disponibles (sur simple demande)  le mieux est de se rendre sur notre site internet, section Nord.

Tout ceci en plus, comme vous le rappelez très justement, de notre campagne  annuelle de récolte de fonds.  A chaque fois, le taux d’adrénaline explose ! Car c’est à l’aune du produit d’un seul week-end de pure folie, que nous découvrirons si des mois de préparatifs au siège et des semaines de stress au sein du réseau des bénévoles, auront permis le résultat tant attendu !  La campagne annuelle, grâce aux  dizaines de milliers de contacts éphémères mais réels avec la population belge,  constitue un observatoire  unique de la solidarité  au quotidien, des préoccupations et éventuelles objections de gens. Il nous convient d’encore et toujours améliorer notre information, la collecte des propos tenus, et l’exploitation à bon escient de ceux ci.

Question :2008 sera l’année du cinquantième anniversaire de l’octroi du Prix Nobel de la Paix à Dominique Pire, fondateur de l’Université de Paix, des Iles de Paix, de l’Aide aux Personnes Déplacées et du Service d’Entraide Familiale. Ces 4 associations souhaitent fêter cet anniversaire ensemble. Qu’est-ce que ce partenariat collectif peut vous apporter ?

Je pense qu’il peut nous apporter beaucoup de bien. Il nous fournit déjà l’occasion de nous retrouver, en nous extirpant  de temps à autre de nos dévorantes occupations, pour prendre le temps de nous écouter les uns les autres,  et de pouvoir prêter une meilleure attention  au travail et compétences des autres associations.

Ensuite le fait de constater que les principes fondateurs de l’œuvre  – éclectique-  de Dominique Pire peuvent se retrouver encore aujourd’hui et dans des champs d’action  fort différents, en confirme  les caractères profond et durable.

Enfin, ce partenariat collectif  nous permettra  je l’espère,   de dépoussiérer notre trésor commun non pas de guerre mais de paix, de le remettre au goût des jeunes et du jour, mais sans le dénaturer ou le déprécier.  J’aspire à ce que nous parvenions à mieux partager et diffuser auprès de nouveaux publics,  la force, l’intensité, l’intelligence  et la modernité de l’engagement de Dominique Pire, ainsi que sa capacité d’entreprendre, sans relâche,  au service des autres.

Question : Le mot de la fin pour vous, ce serait…

Ce mot n’existe pas et ne comptez pas sur moi pour l’inventer  !

Communiqué : Exposition Dominique Pire…

Cette exposition s’inscrit à l’intersection de différents événements qui marquent 2010.
Tout d’abord, 2010 est l’année du cinquantième anniversaire de la création de l’Université de Paix.
Ensuite, 2010 est marquée par le centième anniversaire de la naissance de Dominique Pire, lauréat du Prix Nobel de la Paix en 1958 et fondateur de Aide aux Personnes Déplacées, Iles de Paix, Service d’Entraide Familiale et Université de Paix (cf. Historique).
Mais qui était Dominique Pire ? Pourquoi a-t-il reçu le Prix Nobel de la Paix ? Quelle est l’actualité de sa réflexion? En quoi est-il toujours une source d’inspiration aujourd’hui ?

Pour répondre à ces questions, une exposition « Dominique Pire, l’homme qui hier a pensé demain » est présentée du 1 au 31 octobre 2010, à l’Atrium de l’Espace 27 Septembre du Ministère de la Communauté française à Bruxelles.

Cette expo retrace le parcours de cet Homme de Paix et propose une réflexion sur l’actualité et la pertinence des valeurs liées à son engagement solidaire. Elle présente également les associations qu’il a fondées. Des visites gratuites, commentées par des membres de ces associations sont proposées à tous les enseignants et à leur classe du primaire et du secondaire, quel que soit leur réseau.

Une occasion pour tous de faire connaissance avec une pensée originale, toujours d’actualité et de découvrir, par le biais des associations, quelques grands thèmes sociaux : sans-abri, réfugiés, développement, prévention et gestion des conflits…