jeunesse

Harcèlement entre élèves, dans la revue COJ#01

COJ#01 est le premier numéro du nouveau périodique de la Confédération des Organisations de Jeunesse indépendantes et pluralistes (COJ). Ce magazine contient de nombreux articles de fond concernant des thèmes centraux relatifs aux missions des OJ.

En janvier 2014, la revue publie un article sur le harcèlement entre élèves, rédigé par Alexandre Castanheira, détaché pédagogique – formateur à l’Université de Paix.

Ces dernières années, les cas de harcèlement entre élèves font de plus en plus parler d’eux, largement relayés par la presse. S’agit-il pour autant d’un nouveau phénomène de violence à l’école ? Non, juste un phénomène davantage cerné par de nombreuses recherches. Peut-être, dès lors, repéré et qualifié avec plus d’efficacité que dans le passé.


Aujourd’hui, la plupart des études en Europe concluent que 8 à 15% des jeunes scolarisés seraient concernés par des situations de harcèlement. Sachant que les conséquences psychologiques et scolaires peuvent s’avérer graves, il est temps d’en parler le plus largement possible et de diffuser les moyens de prévention et d’intervention qui existent aujourd’hui.

Mais de quoi s’agit-il exactement? Qu’est-ce que le harcèlement entre élèves ? Commençons par un exemple : Jérémie est nouveau dans une école avec internat. Un soir, les jeunes de sa section sont rassemblés dans la salle de jeux, ils se racontent des blagues. Jérémie qui est plutôt réservé finit par en raconter une. Sa blague fait un ‘flop’. Silence. Max, un élève à peine plus âgé, à l’aise dans le groupe et bien intégré, familier des bonnes blagues bien racontées, enchaine par une blague moqueuse à propos de Jérémie et déclenche les rires de toute l’assistance. Désappointé, mal à l’aise, Jérémie ne se sait que répondre et esquisse un rire jaune. C’est à partir de là, que, durant les jours suivants, Max continuera à mettre de l’ambiance en se moquant des blagues à la c… de Jérémie. La stigmatisation de Jérémie commence alors, ainsi que son calvaire : il sera victime de moqueries à répétition, de mises à l’écart, de jets d’objets en classe, etc. Son parcours scolaire va s’en ressentir et il finira par devoir changer d’école.

On le voit dans cet exemple, le harcèlement entre élèves (appelé school-bullying en anglais) présente plusieurs caractéristiques assez précises. Généralement, les spécialistes affirment  qu’un jeune est victime de harcèlement lorsque :

– il est soumis de façon répétée et sur une certaine durée à des comportements perçus comme violents, négatifs, agressifs de la part d’une ou plusieurs personnes;

– il s’agit d’une situation intentionnellement agressive qui vise à mettre en difficulté la victime ;

– il y a une relation de domination psychologique telle que la victime n’est pas en mesure ou ne se sent pas en mesure de sortir de ce rapport de force, de se défendre.

Ce qui veut dire aussi que lorsque deux jeunes de force égale (pas seulement physique…) se disputent, se moquent, s’insultent, se battent, il ne s’agit pas de harcèlement.

Physique, verbal, cyber & LOL!

C’est là un des aspects qui le rend difficilement identifiable : le harcèlement peut prendre de nombreuses formes. Il peut être « physique » : faire des gestes, donner des coups, jeter des objets, bousculer, contraindre à certaines actions ; il est le plus souvent « verbal » : insulter, se moquer, donner des surnoms, faire circuler de fausses rumeurs, menacer, user de sarcasmes ; il peut s’agir de « racket » : appropriation d’objets appartenant à la victime, taxage ou grattage de cigarettes, d’argent, de gsm, … ; il peut être question aussi de harcèlement sexuel et, de plus en plus souvent, semble-t-il, de cyber-harcèlement, comme par exemple, envoyer des messages négatifs par sms ou sur les réseaux sociaux, ou le « outing », le fait de diffuser publiquement des informations privées qui avaient été transmises sous le sceau de la confiance et qui sont envoyées à un groupe de personnes beaucoup plus large, ou encore, la diffusion de photos et de vidéos de la victime diffusées sans son consentement et affublées de commentaires humiliants.

La plupart du temps, les victimes subissent plusieurs de ces formes de harcèlement et la détresse psychologique qui en découle est souvent d’autant plus grande que le harcèlement est plus intrusif dans leur quotidien, non seulement à l’école, mais aussi à la maison ou hors des murs de l’école via les réseaux sociaux et l’utilisation fréquente de leur gsm.

Une autre dimension importante de ce phénomène réside dans sa nature « groupale ». Contrairement à d’autres formes de violence à l’école, les cas de harcèlement ont lieu en présence et grâce au groupe de pairs, les ‘témoins’. La plupart du temps, le ‘harceleur’ va rechercher, grâce à une instrumentalisation du rire (« …et c’est pour rire » – « LOL ! »), à renforcer sa position dominante dans le groupe en agissant devant des témoins. Certains rallient le ‘harceleur’ (les ‘suiveurs’), d’autres ne présentent pas de positionnement clair (‘outsiders’) ou ne voient rien, d’autres enfin vont chercher à secourir la victime (‘sauveurs’). Dans tous les cas, ceux qui n’agissent pas pour stopper le harcèlement renforcent celui-ci.

L’invisible visibilité

Ch. Salmivalli, de l’Université de Turku en Finlande, a démontré qu’une stratégie efficace de prévention consiste précisément à agir sur les ‘outsiders’ en leur donnant les moyens et les compétences pour s’impliquer afin de faire cesser la situation de harcèlement.

Cela suppose un travail sur les normes sociales au sein du groupe. En effet, la plupart des témoins n’oseront pas agir par peur des représailles et/ou de se voir considérés comme une ‘balance’. Pourtant 84% d’entre eux ressentent un malaise face à ces situations et développeront vraisemblablement un sentiment de lâcheté. Or, D. Pelpler, de l’Université de York, affirme que dans 60% des cas où les témoins interviennent, le harcèlement cesse dans les 10 secondes. Dès lors, que le ‘harceleur’ et les ‘suiveurs’ n’ont plus de public, le harcèlement cesse.

Par ailleurs, le harcèlement est généralement invisible aux yeux des adultes tout en étant parfaitement visible pour les jeunes. C’est le phénomène d’INVISIBLE VISIBILITE nommé et décrit par J.-B. Bellon et B. Gardette dans « Harcèlement et brimades entre élèves, la face cachée de la violence scolaire (2010) ».  Des élèves peuvent en agresser un autre 6 à 8 fois par jour, dans l’enseignement secondaire, rien que pendant les intercours non surveillés ou dans des espaces échappant au regard des adultes au sein de l’école (ou plus simplement par gsm…).

Déséquilibre de force, volonté de nuire, répétition, phénomène de groupe, instrumentalisation du rire, loi du silence, invisible visibilité, ces caractéristiques rendent au final le phénomène du harcèlement difficile à appréhender.

Néanmoins des dispositifs de prévention et d’intervention existent et les adultes de l’école peuvent se les approprier, y compris avec les jeunes, les parents et les services d’accompagnement des écoles (PMS, …), pour construire des écoles sans harcèlement.

Alexandre CASTANHEIRA,

Formateur en gestion positive des conflits –   www.universitedepaix.org

6 axes d’action contre le harcèlement à l’école

1. Un climat scolaire bienveillant et accueillant

2. Des règles claires, concrètes et connues

3. Informer et sensibiliser les élèves au phénomène du harcèlement

4. Impliquer les parents dans la prévention

5. Des lieux de parole pour échanger au sein de l’école

6. Inscrire ces démarches dans la durée.

Lire aussi : programme de prévention et d’action par rapport au harcèlement

Articles sur le programme Graines de médiateurs

Le programme Graines de médiateurs est présenté sur le site de l’Institut de l’Annonciation. Le but global du programme « Graine de médiateurs » de l’Université de la Paix est d’accompagner les enfants dans l’apprentissage de la gestion positive des conflits.

Un article présentant le projet est également paru dans l’Auderghemois.

Harcèlement à l’école, sur RTL+

Le 29 août 2013, un reportage sur le harcèlement à l’école dans l’émission RTL+ a été diffusé sur RTL TVI.

Alexandre Castanheira, Formateur à l’Université de Paix et spécialisé dans la problématique du harcèlement, y a expliqué le phénomène et les pistes de solutions à y apporter, en compagnie de Bruno Humbeeck.

Pour revoir l’émission (permalien) :

 

RTL+

Prévenir la violence chez les enfants et les ados

Violence physique, verbale, psychologique, institutionnelle… Qu’en est-il de ces violences à l’école, à la garderie, à la maison de quartier, au centre ou encore à la maison de jeunes aujourd’hui ? Comment agir ? Comment gérer et décoder la violence ? Comment encourager des enfants, des adolescents à adopter des comportements appropriés et non-violents lors de différends et leur permettre ainsi de jouir d’une meilleure qualité de vie ?

Prévenir la violence chez les enfants et les adolescents : que dire et que faire ?

Par Christelle Lacour, initialement publié en 2010, dans le trimestriel de l’Université de Paix.

Violence et besoins : des liens possibles

D’où vient cette violence chez les jeunes mise en avant par les médias ? La violence est un phénomène humain fortement lié à la frustration et donc a fortiori à l’insatisfaction d’un besoin. Ces considérations ont fait l’objet de la création d’un schéma à l’Université de Paix. Ce schéma, appelé « cercle de la frustration » ou « cercle de la violence », est basé sur les travaux de Paul-Henri Content (licencié en psychologie sociale, formateur pour adultes, superviseur et thérapeute en psychologie humaniste), inspiré lui-même par les théories du besoin en psychologie.

Prenons un exemple concret. Arthur dit à Jason : « Eh ça va la machine à calculer ? » (NDLR : boutons d’acné sur le visage) en regardant les autres avec le sourire. Jason se lève et dit, les poings serrés : « Tu vas me le payer ! ». Plus tard, Arthur constate que les pneus de son vélo sont crevés. Si nous suivons la logique circulaire du schéma ci-dessus, nous pouvons imaginer qu’au départ, le besoin non satisfait de Jason est le besoin de respect, voire d’acceptation ou d’intégration dans le groupe. Ce besoin en souffrance amène rapidement de la colère envers Arthur : les sourcils se froncent, le rythme cardiaque augmente et les poings de Jason se serrent. Cette colère se transforme en intention hostile : « Tu vas me le payer ! ». Et le passage à l’acte violent de Jason (crever les pneus du vélo) peut se justifier à ses yeux par l’humiliation publique d’Arthur. Il se fait justice lui-même, en quelque sorte. En amont de ce bout de conflit, comment expliquer la violence verbale d’Arthur ? Et quelles conséquences au fait d’avoir crevé ses pneus en représailles ? Cet acte provoquera sans doute la frustration d’autres besoins chez Arthur (avec le risque d’escalade que cela implique), sans pour autant satisfaire le besoin frustré au départ chez Jason, à savoir le respect ou le souhait d’être accepté dans le groupe. Dans ce cadre, nous pouvons envisager que la violence est l’expression dramatique d’un besoin non satisfait. Dramatique, car elle permet rarement de combler le besoin qu’elle tente de faire reconnaître ou soigner. Au contraire, la violence appelle la violence. D’où l’idée de cercle.

Se positionner : se protéger et écouter

Mais alors, comment réagir en tant qu’adulte dans cette situation ? Heureusement, il existe plusieurs portes de sortie pour faire de ce cercle vicieux un cercle vertueux. Remontons un peu dans le temps et arrêtons-nous juste après la réflexion d’Arthur sur les boutons de Jason. La première chose à faire est de se positionner physiquement à la fois pour se protéger (en gardant une certaine distance ou en s’asseyant) et à la fois pour manifester de la bienveillance face aux émotions exprimées maladroitement (en utilisant le regard, une voix posée et des gestes ouverts). Prendre Jason et/ou Arthur à part, en dehors du regard du groupe, peut aussi favoriser l’apaisement face à la situation.

La prise en charge de la frustration de Jason peut alors se faire de différentes manières. Il est possible de l’écouter activement, à la façon de Thomas Gordon (docteur en psychologie clinique, psychologue humaniste, pionnier dans la conceptualisation de la résolution des différends gagnant-gagnant ou sans perdant) : « Tu es fâché de te faire traiter de machine à calculer ?» ou «Tu es triste qu’Arthur dise cela devant tout le groupe en souriant ? ». Autre possibilité, exprimer sa désapprobation à Arthur de façon assertive : « Je suis fâché et je ne suis pas d’accord que tu dises cela à Jason. C’est une question de respect » (Pour aller plus loin : écoute active).

La méthode de médiation « SIREP »

L’adulte peut également utiliser la médiation, grâce à la méthode SIREP (méthode de médiation, détaillée dans Négocier, ça s’apprend tôt ! (1997), Namur : Université de Paix.) :

  • Stop pour gérer les émotions : «Je vous demande d’aller dans le coin émotions, de respirer comme nous l’avons appris, de faire tel exercice de décharge des émotions,… Quand vous vous sentirez mieux, nous pourrons reparler de cet événement.»
  • Identifier le problème : «Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui a été dit ou fait réellement ? Comment te sens-tu ? Qu’est-ce que ça te fait ?» Il est important de donner la parole alternativement à chaque partie au conflit et de faire écouter en silence et reformuler l’autre partie (pour vérifier qu’elle a compris). Par ailleurs, nettoyer les jugements permet de repartir des faits, base de discussion constructive en gestion de conflits.
  • Rechercher des solutions, les Évaluer pour en choisir une et Planifier la solution trouvée : « Que proposez-vous ? Quelle solution vous paraît la plus satisfaisante pour les deux ? Comment la mettre en œuvre : où, quand, comment, avec qui ? »

Un cadre sécurisant pour tous

L’écoute, l’expression assertive et la médiation sont particulièrement efficaces lorsque les choses semblent encore négociables, donc avant qu’un acte de violence verbale ou physique ait été posé.

Dans la sphère du « non négociable », il est par ailleurs intéressant de rappeler :

  1. la règle (exemple : « Je ne fais de mal ni à moi ni aux autres »).
  2. les sanctions possibles en cas de transgression : sanctions réparatrices en lien avec les conséquences de l’acte commis, comme s’excuser, reformuler les choses de façon acceptable, réparer les dégâts matériels causés, remplir une fiche de réflexion/réparation sur ce qui vient de se passer, etc.

Une fois l’acte de violence posé, il est très important de sanctionner, c’est-à-dire de faire assumer au jeune les conséquences de ses actions. Cette sanction n’empêche aucunement de faire un travail de fond, plus préventif comme celui qui est proposé précédemment : écouter, exprimer son point de vue adulte, inviter les parties à trouver des solutions, leur donner les moyens de décharger systématiquement leurs émotions…

Toutes ces techniques de communication constructives s’apprennent. Cet apprentissage demande du temps, c’est pourquoi l’Université de Paix a créé un programme de développement des habiletés sociales : « Graines de médiateurs II – Accompagner des enfants dans l’apprentissage de la gestion positive des conflits ».

Ce programme a été testé durant une vingtaine d’années dans plus de 200 groupes d’enfants et d’adolescents. Il consiste à accompagner les jeunes dans l’apprentissage des compétences qui permettent de prévenir la violence et de gérer les conflits. Grâce à « Graines de médiateurs », les jeunes apprennent à s’estimer, à faire confiance à l’autre, à prendre une place acceptable dans le groupe,… ces dimensions servant de piliers à l’édifice d’une paix solide et durable. Parallèlement, des équipes d’enseignants, d’éducateurs, de surveillants, de puéricultrices, d’animateurs suivent des formations leur permettant de remettre en question leurs attitudes et leurs pratiques adultes et de servir de modèle de référence «non violent» pour les jeunes qu’ils encadrent. La violence est un jeu qui se joue à plusieurs. Il est naturel qu’elle se déjoue à plusieurs également…