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NonViolence Actualité : Faut-il écouter ses peurs ?

CJ71ltlW8AAZ2Bb[1]Le but n’est pas de se défaire de la peur ni de la nier : elle est une alliée utile et précieuse. Elle nous indique clairement notre besoin de sécurité et nous aide à mobiliser nos ressources pour le satisfaire. Il est donc essentiel d’apprendre à reconnaître la peur et de savoir l’écouter pour comprendre ce qu’elle veut nous dire réellement. Apprendre à écouter et accueillir ses peurs très tôt, c’est permettre de limiter les risques d’une expression par la violence, en retrouvant du pouvoir d’agir sans agresser par peur d’être soi-même attaqué.

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Retrouvez-y un article de l’Université de Paix : « J’ai peur de dire non – Traiter mes peurs et croyances limitantes »

Il n’est pas toujours facile d’exprimer ses limites ou de dire non de manière non violente. Cette situation de communication particulière peut engendrer des peurs, et donc une incapacité d’agir d’une manière qui soit satisfaisante…

J’ai peur de dire non – Traiter mes peurs et croyances limitantes

Cet article s’appuie notamment sur des considérations de France Brécard et Laurie Hawkes (analyse transactionnelle), Christine Laouénan, Delphine Barrais, Marie Haddou, Sarah Famery et Christel Petitcollin. Il représente une compilation des apports de ces différentes auteures.

Croyances « limitantes », croyances libératrices

L’analyse transactionnelle (AT) distingue les croyances « limitantes » des croyances « libératrices ». Les croyances libératrices sont celles qui nous donnent plus de pouvoir d’action, tandis que les croyances limitantes nous enferment dans des schémas répétitifs qui nous empêchent parfois d’agir d’une manière qui nous convienne authentiquement, entre autres lorsqu’il est question de dire non.

Pour faire simple, moins je parviens à dire non, plus j’ai peur, et plus je crains d’avoir peur : je deviens alors mon propre ennemi. Ce qui libère, ce n’est pas le fait de ne plus avoir peur, mais simplement de ne plus avoir peur d’avoir peur. Les phrases-types manifestant des croyances limitantes comportent généralement les mots suivants : « il faut », « je dois », « je n’ai pas le droit », « je ne peux pas », « ce n’est pas possible », « je n’ai pas d’autre choix que de ». Dans la société judéo-chrétienne, une croyance répandue consiste à dire qu’il est plus important ou prioritaire d’être attentif à l’autre plutôt qu’à soi, par exemple. La croyance inverse (« je dois m’occuper de moi en priorité ») existe également.

Se préparer passe par un travail sur soi qui peut nécessiter quelques ajustements intérieurs.

Il s’agit tout d’abord de traiter ses peurs, celles qui empêchent de dire non (peur du conflit, de la colère, du pouvoir de l’autre, crainte de perdre l’affection, de faire du mal…).

Cela implique de dépasser certaines convictions ou injonctions qui viennent de l’éducation et des expériences vécues : « fais plaisir », « sois gentil », « ne fais pas de mal aux autres », etc. Ces croyances et ces peurs amènent parfois à l’hyper-empathie, et donc à l’oubli de soi pour se centrer sur les émotions de l’autre.

Dans un second temps, il s’agit d’être vigilant par rapport à ses propres besoins, notamment ceux qui sont régulièrement étouffés ou survalorisés (comme le besoin d’approbation). Cette conscientisation combinée de ses propres peurs, de ses croyances limitantes et de ses besoins en souffrance peut amener une personne à agir autrement et à clarifier sa position avec davantage de sérénité et de fermeté à la fois.

En effet, les peurs prennent souvent la forme de prédictions auto-réalisatrices, concept que nous empruntons à R. K. Merton, c’est-à-dire d’idées qui vont modifier les comportements de manière à faire advenir ce qu’ils prédisent.

Il existe en effet une tendance qui fait que la manière dont nous approchons la réalité impacte notre perception de celle-ci et notre comportement vis-à-vis d’elle. Cela peut engendrer des biais, notamment le biais de confirmation (psychologie cognitive). De telles considérations se retrouvent aussi en systémique, et notamment chez Françoise Kourilsky.

Les exemples de telles prophéties sont nombreux : un enfant disqualifié en famille qui se dit qu’il ne vaut rien et qui se replie, confirmant sa prédiction ; un travailleur qui se trouve incompétent par rapport aux efforts qu’il fournit et à son niveau d’étude, et qui par frustration adopte des comportements irrespectueux qui amènent de l’irrespect réciproque et le font passer pour incompétent (comme prévu) ; une dame qui, à la suite de plusieurs échecs amoureux, se dit que « les hommes sont des salauds », qu’elle ne trouvera pas l’amour sincère, et qui s’oppose ou fuit la gent masculine, se confortant dans sa vision des choses…

Traquer, puis troquer ses peurs

Plusieurs auteurs, issus notamment du courant de l’AT, proposent d’identifier une peur et d’effectuer un troc de cette peur contre un droit : droit de ne pas être parfait, d’être ridicule ou mal vu, de faire quelque chose qui fait du mal à l’autre…

La technique du « Et alors ? » est à cet égard intéressante. En ne répondant qu’à cette seule et unique question, un individu peut mettre à jour les peurs profondes qui sont les siennes.

Prenons un cas concret. Une personne pense : « Si je refuse de prêter ma voiture, il va se dire que je suis égoïste ». « Et alors ? Il va en parler à X ». « Et alors ? Ni X ni lui ne me demanderont plus rien ». « Et alors ? Ils ne m’appelleront plus ». « Et alors ? Je ne les verrai plus ». « Et alors ? Je me sentirai seul(e) et rejeté(e) ». « Et alors ? Et alors, je n’ai pas envie »…

Ce questionnement un peu surréaliste fait la démonstration que mes peurs sont parfois disproportionnées, et fait apparaître la partie invisible de l’iceberg. Dans ce cas-ci, il s’agit de la peur d’être rejeté et seul. Je peux alors accueillir ma peur pour m’en libérer, en souriant et en me disant par exemple : « Voilà, c’est ça ma peur » !

Se basant sur l’AT et la programmation neurolinguistique (PNL), Charles van Haverbeke propose une lecture complexe des croyances possibles, les classant sur deux axes : l’objet de la croyance (moi, l’autre ou le monde) et la nature de la croyance (C- limite le champ des possibles, C+ ouvre le champ des possibles, C0 est une croyance caractérisée par le manque d’information).

  Moi Autre Monde
Croyance limitante (C-) « Je suis nul » « Il est égoïste » « Je travaille dans une boîte de merde »
Croyance libératrice (C+) « J’ai le droit de faire des erreurs » « Il sait ce qu’il veut » « Il y a de fameux défis à relever ici »
Pas d’information (C0), à vérifier « Je ne sais pas ce que je veux et ce dans quoi je serais compétent » « Je crois qu’il n’a pas rendu le dossier » « Dans ce boulot, je pense que légalement, on peut se faire virer dès qu’on refuse de réaliser un travail »

L’idéal est d’essayer de diminuer l’impact des croyances limitantes (C-), d’augmenter l’énonciation de croyances libératrices ou de recadrages positifs (C+) et d’obtenir des informations manquantes (C0) en se posant les bonnes questions.

Booster son mental consiste ainsi à se donner du feedback positif, à informer et à s’informer, afin de limiter la méconnaissance porteuse de tension(s). (S’)informer consiste à poser des questions de clarification afin de comprendre les souhaits, les enjeux de chacun.

Une fois les croyances mises à jour, il convient donc de les troquer, les échanger, les remplacer par des pensées libératrices, qui autorisent à dire non. Pour cela, il est possible de se demander si ses auto verbalisations irrationnelles sont fondées, puis de décider de remplacer les pensées automatiques les plus illogiques et critiquables par des pensées constructives.

Ci-dessous quelques exemples de pensées libératrices ou de droits qu’il est possible de s’octroyer en lieu et place de devoirs ou d’injonctions :

  • « Je peux penser différemment des autres » ;
  • « Il n’est pas nécessaire que tout le monde m’aime » ;
  • « Je n’ai pas à prouver ma valeur en permanence » ;
  • « Je ne suis pas obligé de faire toujours ce qu’ils veulent » ;
  • « Je suis une bonne mère car mon enfant va plutôt bien et a l’air de m’aimer » ;
  • « Peut-être sera-t-il intéressé par ce que je vais lui dire » ;
  • « S’il me rejette, au fond, ce n’est pas un véritable ami ».

Plus spécifiquement, en guise de conclusion, voici des exemples de pensées qui peuvent entraver ou faciliter un refus :

Pensées empêchant le refus

Pensées facilitant le refus

Si je refuse, je vais être désagréable. Je peux dire non avec délicatesse et diplomatie.
Dire non, c’est être hostile. Il est possible de négocier et de trouver un compromis qui respecte les besoins et les limites de l’autre en même temps que les miens.
Si je refuse, je vais entraîner un conflit. Le désaccord que j’explicite est une opportunité de mieux comprendre le point de vue de chacun, voire de chercher des solutions acceptables si c’est possible.
Je n’ai pas le droit de dire non car dire oui est une preuve d’affection, d’amour, d’amitié. Je choisis de dire non car c’est une preuve d’honnêteté et d’authenticité dans la relation.
L’autre doit deviner que j’ai envie de dire non. Les autres ne peuvent lire dans mes pensées et ne peuvent dire non à ma place : il est préférable de dire clairement les choses si je veux avoir une chance d’être entendu.
Dire non, c’est être égoïste. Dire non c’est se respecter et se protéger. C’est aussi l’occasion de permettre à l’autre de se sentir gratifié par l’attention qu’il porte à mes besoins.
Pour dire non, je dois me justifier. Je peux dire non sans avoir à donner les raisons de mon refus, ou encore en expliquant à quoi je réponds en disant non (sans me justifier par des prétextes ou des arguments fallacieux).

Le fait de passer d’une pensée « limitante » à une pensée « libératrice » peut être apparenté au « recadrage » en systémique : il s’agit en fait de connoter la situation d’une manière positive, de lui donner un nouvel éclairage. Le travail se fait en premier lieu sur la façon de percevoir les choses.

Le témoignage de Caroline Gavroy

Caroline Gavroy a suivi le Certificat en gestion positive des conflits interpersonnels, une de nos formations de longue durée. Aujourd’hui, elle nous livre son regard sur son parcours…

« Dans la peur de perdre la relation, je m’accommodais sans cesse aux décisions de l’autre, au point d’avoir le sentiment de « subir », de ne pas être entendue. Cette personne avait une emprise importante sur moi, un certain pouvoir, une autorité. Je préférais donc me soumettre plutôt que d’entrer en conflit. Cependant, je vivais de plus en plus de ressentiments car je ne prenais pas soin de mes besoins. Je ne comprends pas encore très bien aujourd’hui cette peur, d’où elle venait, et peut-être que je nourrissais une certaine croyance : « on ne se dispute pas avec les gens de sa famille ». En fin de compte, j’ai décidé d’agir, à la fin de la formation […] »

Le programme proposé dans le certificat en gestion de conflits interpersonnels est très bien construit, tant sur la durée que dans sa chronologie. Il permet à chaque participant de trouver sa place, d’établir des liens de confiance. En dehors de la qualité des formations proposées chaque week-end, c’est bien l’esprit de convivialité et bienveillance qui a été pour moi extraordinaire. Les formateurs arrivent avec un regard positif et non discriminant pour les non initiés que nous sommes !

Le contenu en tant que tel est riche, accessible. Et chaque participant a le choix d’approfondir, d’aller plus loin avec la proposition d’ouvrages de référence et/ou d’autres formations. Le programme traite le conflit, les influences multiples dont nous ne prenons pas toujours gare et, surtout, le fait de se centrer sur soi, se respecter en analysant au mieux le problème, avec l’objectivité requise afin de mettre en place des modes de gestion efficaces. La formation offre un panel d’outils pour analyser et gérer le conflit, ce qui le dédramatise à mes yeux, et permet de reprendre du pouvoir sur soi.

 

D’un point de vue personnel, la formation m’a permis de retrouver un équilibre ! Après des années passées à l’étranger dans un climat de guerre, j’avais besoin de sérénité et de faire le point par rapport à mon vécu. Durant des années, j’ai passé du temps à apprendre des outils relationnels, des techniques de communication ; mais je ne parvenais pas à voir le conflit comme pouvant être positif. Il me faisait très peur. Aujourd’hui, le conflit permet de mieux me comprendre, mieux m’affirmer, et est pour moi une source pour avancer ! Non pas que je m’amuse à provoquer des conflits en permanence, mais j’ose me positionner, sans peur, et j’en retire un bénéfice important. Je me sens reconnue, je mets plus facilement en place des changements dans ma vie car j’ose la confrontation. Dans les désaccords que je peux vivre au quotidien, je me sens également plus ouverte à l’autre, je peux entendre ses motivations sans vouloir à tout prix qu’il partage les miennes. Cela amène à être créatif dans la recherche de solutions, et à accepter l’autre tel qu’il est.

J’utilise les outils chaque jour ! Dans ma vie personnelle, comme expliqué plus haut, où la peur n’est plus une entrave à mes décisions. En début de formation à l’Université de Paix [UP], j’étais demandeuse d’emploi et je cherchais un travail qui me permettrait de travailler sur l’humain, avec des adultes, dans le but de transmettre des outils de communication et de confiance en soi. J’ai eu la chance de trouver l’emploi rêvé ! Je travaille depuis bientôt 2 ans pour une asbl d’insertion socioprofessionnelle où je donne des « cours » de confiance en soi, communication et gestion de conflits, en plus de tout un travail pour permettre aux bénéficiaires de construire un projet personnel et professionnel. Ma formation a donc été de suite mise en pratique. L’encadrement de groupes de personnes durant 6 mois est un beau terrain de conflits ! Je prends énormément de plaisir dans mon travail, car ce ne sont pas de « beaux discours », mais bien du vécu pour moi, et la joie de transmettre est en plus, confortée par les retours du public qui prend conscience de ses fonctionnements et met en pratique les outils transmis. J’y crois et je vois des résultats chez les autres. Les résultats ne se mesurent pas en termes de réussite face à l’emploi, mais dans l’équilibre retrouvé de certaines personnes. Je travaille sur la responsabilisation, qui permet de reprendre du pouvoir sur sa vie et d’être décideur de changement. Depuis la fin de la formation, je continue à me former à l’UP et me nourrit de lectures qui m’interpellent. Ma soif de comprendre, d’apprendre est assouvie, mais mon besoin de transmettre l’est aussi.

 

Par hasard, j’ai retrouvé une lettre que j’avais écrite en 2007, où j’avais mentionné mes objectifs de vie. Quelle surprise de découvrir que 3 ans après, j’avais bien réalisé ces objectifs, pris soin de mes désirs. Je suis très déterminée et j’ai bien conscience que la formation est un pilier dans ma vie! J’en attendais énormément, et j’en ai reçu plus ! J’ai pu établir de meilleurs liens avec mes proches, amener du changement dans des relations qui ne me convenaient pas, les faire évoluer et m’accepter telle que je suis.

Des exemples de conflits, il y en a énormément. Mais je peux parler d’une situation personnelle : j’entretenais une relation avec un membre de ma famille qui ne me convenait pas du tout. Dans la peur de perdre la relation, je m’accommodais sans cesse aux décisions de l’autre, au point d’avoir le sentiment de « subir », de ne pas être entendue. Cette personne avait une emprise importante sur moi, un certain pouvoir, une autorité. Je préférais donc me soumettre plutôt que d’entrer en conflit. Cependant, je vivais de plus en plus de ressentiments car je ne prenais pas soin de mes besoins. Je ne comprends pas encore très bien aujourd’hui cette peur, d’où elle venait, et peut-être que je nourrissais une certaine croyance : « on ne se dispute pas avec les gens de sa famille ». En fin de compte, j’ai décidé d’agir, à la fin de la formation. Je suis allée rejoindre la personne dans la compétition (croix de Barry Hart – enfin, de Thomas et Kilmann), ça a été des moments très durs, mais j’ai tenu bon. Pendant des mois, le contact a été bref, pratiquement rompu. Mais aujourd’hui, les nouvelles bases d’une relation se mettent en place, avec du souci pour l’autre, une certaine égalité (fini le « pouvoir » sur moi !). Même si ces moments ont été difficiles, j’avais confiance sur le fait que c’était le seul moyen de casser notre fonctionnement relationnel. J’imagine la difficulté pour l’autre de me voir lui tenir tête, non contre lui, mais d’affirmer des convictions différentes. Je suis fière de moi. En même temps, ma décision a été prise suite à de longues réflexions, et je pense avoir une capacité de lâcher-prise, car il faut pouvoir mettre de côté les souvenirs qui font mal, passer à autre chose et s’ouvrir à nouveau à ce qui peut être bon.

Des anecdotes, pour conclure : la sincérité et la tolérance de Philippe, l’humour et la pertinence de Christelle, la douceur et les reformulations de Julie, le sourire de François, confrontation de Mireille, les jeux, les mises en scène et l’ouverture d’esprit, le désir de partager de tous les autres formateurs ! Le plaisir de rencontrer des personnes intéressantes, avec des parcours de vie différents ! La tolérance des membres du groupe face à mes moments de « folie » ! La joie de dormir le samedi soir à l’UP et de refaire le monde, avec une bouteille de Génépi !

Voilà mon témoignage par écrit ! J’en parle souvent à mon entourage, et je suis chaque fois heureuse d’apprendre qu’une personne motivée par mon expérience, ait l’envie de suivre la formation !

Que faire avec les émotions ?

Un article rédigé par Christelle Lacour, initialement publié dans le trimestriel de l’Université de Paix, en 2010.

« Il n’y a pas de raison de s’énerver pour ça ! »

Cette phrase, vous l’avez peut-être déjà entendue… L’émotion n’est pas toujours acceptée. « Pense à autre chose ! », « Arrête de te plaindre ! », « Si tu avais fait ce que je t’avais conseillé, tu ne te serais jamais mise dans des états pareils ! », etc. Autant de réactions qui peuvent être difficiles à accueillir, quand je me sens mal.

Or, les théoriciens de l’émotion (tels que Goleman ou Filliozat) vous le diront : l’émotion est utile ! Elle est le signal animal (envoyé à mon corps par des sensations physiques), qui m’indique qu’un de mes besoins est (joie) ou n’est pas (peur, colère, tristesse) satisfait. Tenter de minimiser le ressenti, ou de le nier ne fera que reporter le problème : les sensations persisteront tant que le besoin n’aura pas été satisfait. A terme, mon corps risque de développer une maladie, pour qu’enfin cet appel soit entendu…

Souvent, le langage non verbal dit d’ailleurs davantage sur moi que le message verbal que je transmets : certains auteurs parlent de 80% de l’importance d’une communication accordée au langage du corps, et donc à l’émotion. C’est ainsi que si je dis « Je suis d’accord avec toi » en hochant la tête de gauche à droite, les sourcils froncés, les lèvres vers le bas et les bras croisés, ce n’est pas tellement ce que j’ai verbalisé qui constitue l’essence de mon message, mais bien la manière dont je l’ai dit.

Voir aussi :

Quand la machine à penser s’en mêle…

Le jugement est une émotion exprimée maladroitement. Le problème du jugement, c’est qu’il donne peu d’informations sur les faits qui en sont à l’origine, et sur les émotions suscitées par les faits en question. Ainsi, si je dis « Tu es égoïste » à mon amie, je lui donne moins d’informations que si je lui explique : « Tu ne m’as plus appelée depuis une semaine et je suis déçu ».

Inversement, « Je vois que tu râles ! » constitue un message risqué. Je ne peux ni voir, ni sentir (dans mon corps) ce que l’autre ressent. Je peux penser qu’il râle. Il reste que cette pensée est à vérifier. Si je persiste à croire sans savoir, je risque de créer malentendus et conflits, et mon interlocuteur finira sans doute par vraiment râler de se voir attribuer des émotions qu’il ne ressent pas ! D’ailleurs, quels sont les faits qui me font penser que l’autre râle ? Je pourrais plutôt dire : « Tu as les sourcils froncés et tu te tais depuis au moins 10 minutes. Je suis inquiète … Est-ce que tu râles ? »

L’intérêt de vérifier les émotions de l’autre est d’autant plus grand que nous n’exprimons pas les émotions de la même façon (« Ah, c’est ça, ta tête quand tu es énervé ? »), et nous ne ressentons pas forcément les mêmes émotions dans les mêmes situations (« Toi le retard du train t’énerve, moi ça m’angoisse. J’ai peur d’arriver trop tard au boulot »).

Par ailleurs, la confusion est rapide entre mes pensées et mon ressenti. Des expressions telles que « Je me sens nul ! » ou « Je me sens abandonnée. » sont autant de jugements déguisés en émotions. Chassez le mental, il revient au galop ! La question que je peux alors me poser est : « Comment je me sens quand je pense que je suis nulle / que tu m’abandonnes ? »

Que faire de toutes ces sensations désagréables ?

La plupart des auteurs recensent 4 émotions de base : peur, colère, joie et tristesse. Certains évoquent la surprise et le dégoût comme des émotions distinctes des 4 précédemment citées.

La peur serait liée au besoin de sécurité, la colère au besoin de respect et/ou de justice (changer ce que je peux changer dans mon environnement), la tristesse au besoin d’acceptation (faire un deuil, donc changer ma vision intérieure des choses, si je ne peux pas changer mon environnement), et la joie à tous les besoins qui sont exprimés ou comblés (l’expression suffit parfois).

La chaleur monte, mon estomac est noué, mon rythme cardiaque s’accélère… Si je décode efficacement mon émotion, je pourrai mettre un mot dessus : « Euh, je suis fâché ! » Fâché pour quoi ? Qu’est-ce que je peux faire concrètement pour apaiser cette émotion ? En parler ? La faire sortir en hurlant ? Me relaxer pour la canaliser ? Trouver un moyen d’obtenir satisfaction de mon besoin ? Toutes ces solutions sont pertinentes, selon le contexte, le temps et l’énergie que je souhaite mettre dans la gestion de mon émotion. Ce qui est certain, c’est que, comme nous l’avons expliqué plus haut, contrairement à l’idée reçue, une émotion n’est ni « négative » ni « positive ». Elle peut être agréable ou désagréable au niveau des sensations, et dans tous les cas il est précieux de l’accepter, de l’exprimer et de la reconnaître… à un moment ou à un autre.

A moi de choisir le moment qui convient le mieux. Le repli est une stratégie intéressante si je risque d’exprimer mon émotion d’une manière qui sera dommageable pour la relation. L’idée est de partir pour mieux revenir. Dans ce laps de temps, je peux clarifier mon émotion, comprendre ce qui m’a mis dans cet état, chercher des moyens de satisfaire les besoins qui n’ont pas été rencontrés, etc. Je peux aussi en profiter pour gérer corporellement les sensations qui me traversent : hurler dans le fond du jardin, écrire tout ce qui me vient en tête et chiffonner, déchirer, brûler mon écrit, effectuer un exercice de relaxation, taper dans des coussins,… tout ce qui me fait du bien et m’aide à sortir cette énergie qui ne demande qu’à s’exprimer. Je reviendrai dans une autre énergie vers l’autre, et j’augmenterai mes chances de gérer positivement le conflit qui nous oppose.

Ouf ! Pas facile de savoir comment réagir aux émotions de l’autre !

D’abord, je vérifie que je suis disponible pour écouter l’autre dans ce qu’il vit. Si je ne suis pas disponible, je peux fixer un autre moment d’écoute. Si la demande de l’autre est insistante et qu’il n’entend pas mes limites, je peux me désynchroniser. Je vais alors adopter une gestuelle opposée à celle de mon interlocuteur : s’il me regarde, je détourne le regard, s’il se rapproche, je m’éloigne, s’il ouvre les bras, je les ferme, s’il est assis, je reste debout,… jusqu’à ce qu’il cesse de me raconter ses difficultés.

A l’inverse, si je suis disponible, je peux inviter mon vis-à-vis à parler, tout en l’encourageant à exprimer ses émotions : « Tu as le droit de pleurer ! ». Une gestuelle ouverte, apaisante, empathique favorisera l’accueil de son vécu. Je peux adopter le même type de gestes que lui (donc me synchroniser), m’asseoir à côté ou face à lui, le regarder, hocher de la tête, …

Ce qui est important, c’est de prendre le temps de reconnaître l’émotion, plutôt que de la condamner (« C’est bête de stresser pour ça ! »), d’y trouver tout de suite une solution (« A ta place, je ferais ça, ça ira mieux, tu verras… ») ou de faire diversion (« Allez, ça va aller, change-toi les idées. Tiens, j’ai une blague pour toi… »). Selon mes objectifs et ma disponibilité, je peux : écouter mon interlocuteur en silence, reformuler son message (« Donc si je comprends bien… »), émettre une hypothèse sur son émotion (« …Et tu es découragé ? »), etc. Dans tous les cas, je peux à la fois écouter, entendre, accueillir ce que l’autre ressent, et en même temps ne pas être d’accord et dire « non » à ce qu’il me demande.

Ecoute Active dans Non-Violence Actualité

Le N° 319 de Non-Violence Actualité consacre un dossier à l’écoute, intitulé « Cultiver l’art de l’Écoute ». Christelle Lacour, formatrice à l’Université de Paix et conceptrice du jeu Belfedar, y donne en double-page des outils pour écouter les émotions, dans un article intitulé « Écouter, pour quoi faire?« 

« Eh, ça sert à rien de s’énerver pour ça ! » Cette phrase, vous l’avez peut-être déjà entendue… L’émotion n’est pas toujours acceptée, dans notre monde moderne. « Pense à autre chose ! », « Arrête de te plaindre ! », « Si tu avais fait ce que je t’avais conseillé, tu ne te serais jamais mise dans des états pareils ! »… Autant de réactions difficiles à accueillir, quand je me sens mal.

Thomas Gordon appelle cela les messages risqués : ils sont acceptables la plupart du temps, sauf quand j’ai besoin d’écoute.

Les théoriciens de l’émotion (tels que Goleman ou Filliozat) vous le diront : l’émotion est utile ! Elle est le signal animal qui m’indique qu’un de mes besoins est (joie) ou n’est pas (peur, colère, tristesse) satisfait. Tenter de minimiser le ressenti, ou de le nier ne fera que reporter le problème : les sensations persisteront tant que le besoin n’aura pas été au moins reconnu, et mon corps risque à terme de développer une maladie, pour qu’enfin cet appel soit entendu…

C’est là qu’un puissant outil de gestion des émotions et de prévention des conflits intervient : l’écoute. Quels sont les avantages et les limites de l’écoute ? Comment repérer les conditions et nécessités d’une écoute réelle ? La première chose à faire est de vérifier si je suis disponible pour écouter l’autre dans ce qu’il vit. Si je ne suis pas disponible, je peux fixer avec lui un autre moment d’écoute ou lui proposer de faire appel à une autre personne ou un autre moyen (par écrit par exemple) pour exprimer ce qu’il a à dire.

A l’inverse, si je suis disponible, je peux inviter mon vis-à-vis à parler, tout en l’encourageant à exprimer ses émotions : « Tu as le droit de pleurer ! ». Une gestuelle ouverte, apaisante, empathique favorisera l’accueil de son vécu. Je peux adopter le même type de gestes que lui (donc me synchroniser), m’asseoir à côté ou face à lui, le regarder, hocher de la tête,…

Ce qui est important, c’est de prendre le temps de reconnaître l’émotion, plutôt que de la condamner (« C’est bête de stresser pour ça ! »), d’y trouver tout de suite une solution (« A ta place, je ferais ça, ça ira mieux, tu verras … ») ou de faire diversion (« Allez, ça va aller, change-toi les idées. Tiens, j’ai une blague pour toi … »). Selon mes objectifs et ma disponibilité, je peux : écouter mon interlocuteur en silence, reformuler son message (« Donc si je comprends bien,… »), émettre une hypothèse sur son émotion (« … Et tu es découragé ? »), etc.

Plus précisément, selon Thomas Gordon, l’écoute active consiste en : une reformulation du contenu verbal avec mes propres mots (l’essence du message) ; une hypothèse sur l’émotion (décodage du non verbal), sous forme interrogative ; une correction ou une confirmation par l’autre. Ainsi, si l’autre me dit « A quoi bon essayer de changer les choses ici : ça ne sert à rien !! », je peux répondre en écoute active : « Tu es découragé de ne pas pouvoir changer les choses ? C’est ça ? » ou « Tu as l’impression que rien ne change et ça t’énerve ? », selon le décodage que je fais de son émotion.

Une autre forme d’écoute a été développée par Marshall Rosenberg, créateur de la Communication NonViolente : l’écoute empathique. En plus d’une reformulation du contenu verbal (sous forme de faits) et du sentiment, il s’agira d’émettre une hypothèse sur le besoin de la personne. Dans l’exemple ci-dessus, je pourrais ajouter « … tu aurais besoin de reconnaissance par rapport à ce que tu fais pour changer les choses ? ». Je peux d’ailleurs aller jusqu’à proposer une solution en lien avec le besoin.

Les avantages de l’écoute sont nombreux. Elle permet de : réduire les pertes d’information au décodage ; installer la confiance en évitant le jugement ; communiquer sur l’affectif et le vécu émotionnel (j’autorise l’autre à ressentir ce qu’il ressent) ; aider l’autre à y voir plus clair et à trouver lui-même des solutions ; diminuer la tension émotionnelle de l’autre en montrant que j’accueille son vécu.

Par contre, mieux vaut ne pas utiliser l’écoute si : je veux manipuler l’autre (je déforme alors son message pour lui faire dire ce que je veux) ; je joue les perroquets, en répétant mot pour mot ce que l’autre dit (l’idéal étant d’utiliser mes propres mots pour vérifier que j’ai bien compris) ; je n’ai pas confiance dans les ressources de l’autre pour trouver des solutions lui-même ; ou le moment n’est pas opportun (manque de temps, difficultés émotionnelles, bruit, indisponibilité…).

Imaginons à présent quelques cas de figure qui pourraient poser problème.

Première situation : la demande de l’autre est insistante et il n’entend pas mes limites (« Je ne suis pas disponible ! »). Je peux alors me désynchroniser. J’adopte une gestuelle opposée à celle de mon interlocuteur : s’il me regarde, je détourne le regard, s’il se rapproche, je m’éloigne, s’il ouvre les bras, je les ferme, s’il est assis, je reste debout… jusqu’à ce qu’il cesse de me raconter ses difficultés. C’est ce qui fait la différence d’ailleurs entre ceux à qui le passant Lambda fiche la paix et ceux qui se coltinent toujours les personnes qui ont besoin de parler dans la rue, les files d’attente, les transports en commun, etc. Les premiers se désynchronisent, se cachant derrière un journal, détournant le regard, ne répondant pas à un sourire. Dès qu’ils entendent le fameux « Quel sale temps aujourd’hui ! », les seconds au contraire sourient, regardent dans les yeux, montrent des signes d’écoute. Ce n’est pas par hasard que les personnes ayant besoin d’écoute vont s’asseoir à côté ou en face des seconds… De l’art de mettre ses limites…

Autre exemple : si l’interlocuteur me noie dans un flot de paroles ou qu’il passe du coq à l’âne, la reformulation peut me permettre de synthétiser l’essentiel et/ou de revenir au sujet principal. Il peut m’arriver aussi de ne pas savoir quoi répondre à l’autre. Dans ce cas, je peux pratiquer l’écoute passive en montrant une gestuelle empathique, tout en restant silencieux afin de laisser toute la place à la parole de l’autre. Cela me permet également de gagner du temps et de chercher une réponse adéquate. Dernière situation : que faire si l’interlocuteur n’a pas envie de parler ? L’idéal est de respecter son choix (plutôt que de jouer les sauveurs insistants ou les curieux insatiables) : le laisser seul, en indiquant que je reste disponible au cas où il changerait d’avis.

Dans tous les cas, je peux à la fois écouter, entendre, accueillir ce que l’autre ressent, et en même temps ne pas être d’accord et dire « non » à ce qu’il me demande. A bon entendeur…

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Au sommaire du numéro :Non-violence Actualité

« À l’image de nos sociétés technologiques, se développent dans le couple, la famille, l’école, l’entreprise… des relations binaires, comme s’il s’agissait de déterminer à chaque instant qui a raison et qui a tort, qui commande et qui obéit, qui enseigne et qui doit savoir… Écouter le point de vue de l’autre est, sans aucun doute, une marque d’ouverture, le signe d’une compétence personnelle et sociale. Cela n’a rien d’un signe de faiblesse. Car l’écoute – la vraie -, celle qui permet à chacun d’exprimer ses sentiments et ses besoins – permet d’améliorer les situations et de construire plus facilement des solutions aux conflits.

L’écoute est à la fois une technique, une attitude et un art, un art de vivre avec soi et avec les autres… Elle suppose d’être à la fois présent à soi-même et présent à l’autre, disponible, neutre et bienveillant, sans juger. Cela s’acquiert par l’apprentissage. L’écoute est centrale dans des pratiques comme la médiation ou la relation d’aide. En éducation, elle renforce l’estime de soi de l’enfant. Elle peut aussi se vivre au quotidien lorsque nous « prêtons une oreille » attentive aux personnes de notre entourage. Il est reconnu que les bons écoutants « s’entendent » mieux avec les autres, vivent peut-être moins de conflits et sont, en tous cas,  plus à même de gérer ceux qui se présentent ».