Accro aux écrans

Je rencontre régulièrement des parents inquiets à propos de l’addiction de leurs enfants aux nouveaux médias. La question des addictions semble être une perspective privilégiée pour parler des pratiques des jeunes sur les nouveaux médias… Quelle est l’ampleur du phénomène ? Comment l’expliquer et le prévenir ?

Par Julien Lecomte (initialement publié dans le magazine de la COJ)

Le sujet des addictions aux nouveaux médias ou aux jeux vidéo (qui rendent « violents ») chez les jeunes est presque une ritournelle.

Certes, plusieurs pratiques peuvent interroger notre « consommation » des écrans. Spécialiste des médias à la RTBF, Alain Gerlache épinglait notamment le « binge watching », « cette pratique qui consiste à enfiler les épisodes [d’une série, par exemple] les uns après les autres jusqu’à plus soif. L’expression vient d’ailleurs du binge drinking, cette habitude qu’ont beaucoup de britanniques de boire sans limite le samedi soir. En français, on traduit parfois binge watching par « visionnage en rafale » ou « compulsif » ou même « gavage télévisuel ». ».

Ces pratiques peuvent-elles pour autant être assimilées à une utilisation compulsive de produits stupéfiants ? Ces usages nuisent-ils à la santé ou à l’épanouissement de l’individu ? L’empêchent-ils de pratiquer d’autres passe-temps, de socialiser ou autre ? N’avons-nous pas tous des « dépendances » à différents niveaux, plus ou moins problématiques ? Ce sont des questions de ce type qui font que l’on va parler d’usages « excessifs » ou non.

Or, selon la recherche « CLICK », intitulée « Les usages compulsifs d’Internet et des jeux vidéo », les usages excessifs d’Internet représentent 1,2 % des adolescents. On est loin des ados « tous accros », même si cela ne remet pas en cause la place importante des nouvelles technologies dans leur quotidien.

Pourquoi on est addict

Sur base de sa lecture du livre Hooked: How to Build Habit-Forming Products, le vidéaste Autodisciple explique comment les réseaux sociaux en ligne sont conçus pour que nous y passions un maximum de temps.

Selon lui, il y a quatre étapes de la web-addiction. Premièrement, les réseaux sociaux répondent à des petites frustrations du quotidien, comme des moments d’ennui, de solitude ou de stress. Ils les résolvent en surface en offrant une promesse de divertissement et de socialisation. Deuxièmement, les réseaux sociaux en ligne proposent une action minimale. Toutes les actions sont simplifiées au maximum, l’utilisation est rapide et facile. Cela se passe dans la réactivité, il n’y a pas besoin de chercher. Troisièmement, les réseaux sociaux offrent une récompense variable et aléatoire. Les notifications correspondent en quelque sorte à des « promesses » de plaisir. Exceptionnellement, elles offrent de la satisfaction (sous forme de reconnaissance sociale), mais la promesse de satisfaction, elle, est « éternelle » : à tout moment, je pourrais ressentir du plaisir. Enfin, quatrièmement, les réseaux sociaux sont conçus pour amener un investissement progressif et maximal : un plus petit investissement amène un plus grand investissement. Dès l’inscription sur un réseau social et avant même de profiter de ses fonctionnalités, on investit du temps, on crée un profil, etc.

Sur ces constats, le vidéaste propose quelques règles qu’il se donne à lui-même pour être plus indépendant à l’égard des réseaux sociaux, notamment le fait de réaliser d’abord ce qui le met en projet avant de réagir sur le web (créativité) ou encore de faire des listes des choses pour lesquelles il ressent le besoin d’utiliser Internet afin de toutes les faire en même temps et ne pas se laisser « distraire » en cours de route.

Les substances seules ne rendent pas dépendants

Bref, les nouvelles technologies, les réseaux sociaux en ligne ou encore les applications et les jeux vidéo sont conçus pour que nous y passions un maximum de temps. Intrinsèquement, ces produits rendraient dépendants, comme des drogues « dures ».

Toutefois, dans une conférence intitulée Everything you think you know about addiction is wrong, le journaliste et écrivain Johann Hari défend la thèse que la dépendance physique aux drogues est une idée reçue. Il argumente : tout d’abord, les gens qui reçoivent de la morphine après un accident pendant vingt jours devraient devenir accros, or ils ne le deviennent pas, alors qu’il s’agit d’héroïne. Il raconte ensuite l’expérience du Professeur Alexander : les rats qui ont une vie sociale heureuse et connectée ne consomment quasiment pas l’eau droguée qui leur est proposée, tandis que ceux qui sont isolés ne consomment que celle-là et meurent d’overdose. Il fait la parallèle avec les survivants de la guerre du Vietnam : 95% de ceux qui prenaient des drogues durant la guerre du Vietnam et qui ont eu un suivi psychiatrique ont simplement arrêté, sans aller en cure de désintoxication.

De ces constats, il retire une hypothèse : c’est le manque d’un lien social de qualité qui est à l’origine de l’« attachement » à d’autres choses. Pour lui, ce n’est pas tant parce que les produits sont intrinsèquement addictifs que parce qu’ils se substituent à un manque de relations épanouissantes.

Pascal Minotte, psychologue et chercheur au Centre de Référence en Santé Mentale (CRéSaM), ajoute : « L’usage excessif des écrans est une « stratégie » – consciente ou non – pour échapper à une souffrance en exprimant certaines dimensions importantes de soi (par exemple, un besoin de contact, un besoin d’être reconnu via jeu vidéo en équipe, etc.) ».

Pour Johann Hari, il est donc totalement contreproductif d’isoler les drogués, de les punir ou encore de les faire culpabiliser. Selon lui, la réponse aux addictions est la connexion : il s’agit de faire du lien « qualitatif », en profondeur. C’est d’autant plus interpellant si l’on se dit que pour des jeunes « accros » aux jeux vidéo en ligne, il s’agit parfois d’une des rares sphères de socialisation satisfaisante qu’il leur reste…

« Les relations des jeunes sur le web »

Les MC organisent une conférence gratuite avec l’Université de Paix, intitulée : « Réseaux sociaux, de vrais réseaux pour les jeunes ? »

A cette occasion, ils publient un article de fond à ce sujet sur leur site, dans leur newsletter et le journal En Marche.

Afin d’aller plus loin dans cette thématique et de répondre au mieux à vos questions, la MC vous propose de suivre une conférence en deux lieux distincts.

Le conférencier, Julien Lecomte, est titulaire d’un Master en information et communication, ainsi que de l’agrégation de l’enseignement secondaire supérieur. Spécialisé dans les questions de philosophie et de sociologie des médias, il interroge les liens entre les dispositifs médiatiques, la culture et l’éducation).
Ces conférences sont à suivre à 19h30 :
  • Leuze, le 30 mai : « Grande Salle », école Saint-Martin, route de Namèche, 32
  • Houyet, le 14 juin : salle « Notre Maison », rue grande, 15
Prix : ces conférences sont gratuites mais l’inscription est obligatoire
Inscription : via le formulaire

« Entre l’enfer et la raison »

Pour Albert Camus, « la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison ».

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A l’Université de Paix, nous choisissons de ne pas opposer les émotions et la raison. Au contraire, dans des moments de crise, où la peur, la tristesse et la colère sont présentes, nous sommes invités à choisir consciemment comment nous exprimons ces émotions.

Nous pouvons nous laisser submerger par elles, ou bien les apprivoiser et récupérer du pouvoir d’agir. Il y a un moment pour tout : vivre-ensemble, comprendre, communiquer et agir. Ce sont les quatre rouages de l’action de l’Université de Paix.

En tant qu’Organisation de Jeunesse, l’Université de Paix fait aussi le pari que la paix se construit à partir « des peuples », dès le plus jeune âge. C’est la raison pour laquelle nous tâchons de développer un climat de coopération dans des groupes d’enfants. Nous proposons aussi des méthodes pour lutter contre des formes spécifiques de violence, comme le harcèlement et le cyber-harcèlement, de même que nous tâchons d’en comprendre les causes afin de mieux y faire face. L’Université de Paix invite également des groupes d’adultes à réfléchir aux règles et sanctions qu’ils posent.

L’Université de Paix produit, partage et diffuse des ressources pédagogiques et des contenus et de méthodes de formation afin d’outiller chaque personne qui le souhaite à résoudre ses conflits par le dialogue.

A la suite de Camus, nous nourrissons l’espoir de construire la paix comme un impératif émanant des peuples, en contribuant à une citoyenneté critique, capable de choisir « entre l’enfer et la raison ».

Harcèlement entre élèves, dans la revue COJ#01

COJ#01 est le premier numéro du nouveau périodique de la Confédération des Organisations de Jeunesse indépendantes et pluralistes (COJ). Ce magazine contient de nombreux articles de fond concernant des thèmes centraux relatifs aux missions des OJ.

En janvier 2014, la revue publie un article sur le harcèlement entre élèves, rédigé par Alexandre Castanheira, détaché pédagogique – formateur à l’Université de Paix.

Ces dernières années, les cas de harcèlement entre élèves font de plus en plus parler d’eux, largement relayés par la presse. S’agit-il pour autant d’un nouveau phénomène de violence à l’école ? Non, juste un phénomène davantage cerné par de nombreuses recherches. Peut-être, dès lors, repéré et qualifié avec plus d’efficacité que dans le passé.


Aujourd’hui, la plupart des études en Europe concluent que 8 à 15% des jeunes scolarisés seraient concernés par des situations de harcèlement. Sachant que les conséquences psychologiques et scolaires peuvent s’avérer graves, il est temps d’en parler le plus largement possible et de diffuser les moyens de prévention et d’intervention qui existent aujourd’hui.

Mais de quoi s’agit-il exactement? Qu’est-ce que le harcèlement entre élèves ? Commençons par un exemple : Jérémie est nouveau dans une école avec internat. Un soir, les jeunes de sa section sont rassemblés dans la salle de jeux, ils se racontent des blagues. Jérémie qui est plutôt réservé finit par en raconter une. Sa blague fait un ‘flop’. Silence. Max, un élève à peine plus âgé, à l’aise dans le groupe et bien intégré, familier des bonnes blagues bien racontées, enchaine par une blague moqueuse à propos de Jérémie et déclenche les rires de toute l’assistance. Désappointé, mal à l’aise, Jérémie ne se sait que répondre et esquisse un rire jaune. C’est à partir de là, que, durant les jours suivants, Max continuera à mettre de l’ambiance en se moquant des blagues à la c… de Jérémie. La stigmatisation de Jérémie commence alors, ainsi que son calvaire : il sera victime de moqueries à répétition, de mises à l’écart, de jets d’objets en classe, etc. Son parcours scolaire va s’en ressentir et il finira par devoir changer d’école.

On le voit dans cet exemple, le harcèlement entre élèves (appelé school-bullying en anglais) présente plusieurs caractéristiques assez précises. Généralement, les spécialistes affirment  qu’un jeune est victime de harcèlement lorsque :

– il est soumis de façon répétée et sur une certaine durée à des comportements perçus comme violents, négatifs, agressifs de la part d’une ou plusieurs personnes;

– il s’agit d’une situation intentionnellement agressive qui vise à mettre en difficulté la victime ;

– il y a une relation de domination psychologique telle que la victime n’est pas en mesure ou ne se sent pas en mesure de sortir de ce rapport de force, de se défendre.

Ce qui veut dire aussi que lorsque deux jeunes de force égale (pas seulement physique…) se disputent, se moquent, s’insultent, se battent, il ne s’agit pas de harcèlement.

Physique, verbal, cyber & LOL!

C’est là un des aspects qui le rend difficilement identifiable : le harcèlement peut prendre de nombreuses formes. Il peut être « physique » : faire des gestes, donner des coups, jeter des objets, bousculer, contraindre à certaines actions ; il est le plus souvent « verbal » : insulter, se moquer, donner des surnoms, faire circuler de fausses rumeurs, menacer, user de sarcasmes ; il peut s’agir de « racket » : appropriation d’objets appartenant à la victime, taxage ou grattage de cigarettes, d’argent, de gsm, … ; il peut être question aussi de harcèlement sexuel et, de plus en plus souvent, semble-t-il, de cyber-harcèlement, comme par exemple, envoyer des messages négatifs par sms ou sur les réseaux sociaux, ou le « outing », le fait de diffuser publiquement des informations privées qui avaient été transmises sous le sceau de la confiance et qui sont envoyées à un groupe de personnes beaucoup plus large, ou encore, la diffusion de photos et de vidéos de la victime diffusées sans son consentement et affublées de commentaires humiliants.

La plupart du temps, les victimes subissent plusieurs de ces formes de harcèlement et la détresse psychologique qui en découle est souvent d’autant plus grande que le harcèlement est plus intrusif dans leur quotidien, non seulement à l’école, mais aussi à la maison ou hors des murs de l’école via les réseaux sociaux et l’utilisation fréquente de leur gsm.

Une autre dimension importante de ce phénomène réside dans sa nature « groupale ». Contrairement à d’autres formes de violence à l’école, les cas de harcèlement ont lieu en présence et grâce au groupe de pairs, les ‘témoins’. La plupart du temps, le ‘harceleur’ va rechercher, grâce à une instrumentalisation du rire (« …et c’est pour rire » – « LOL ! »), à renforcer sa position dominante dans le groupe en agissant devant des témoins. Certains rallient le ‘harceleur’ (les ‘suiveurs’), d’autres ne présentent pas de positionnement clair (‘outsiders’) ou ne voient rien, d’autres enfin vont chercher à secourir la victime (‘sauveurs’). Dans tous les cas, ceux qui n’agissent pas pour stopper le harcèlement renforcent celui-ci.

L’invisible visibilité

Ch. Salmivalli, de l’Université de Turku en Finlande, a démontré qu’une stratégie efficace de prévention consiste précisément à agir sur les ‘outsiders’ en leur donnant les moyens et les compétences pour s’impliquer afin de faire cesser la situation de harcèlement.

Cela suppose un travail sur les normes sociales au sein du groupe. En effet, la plupart des témoins n’oseront pas agir par peur des représailles et/ou de se voir considérés comme une ‘balance’. Pourtant 84% d’entre eux ressentent un malaise face à ces situations et développeront vraisemblablement un sentiment de lâcheté. Or, D. Pelpler, de l’Université de York, affirme que dans 60% des cas où les témoins interviennent, le harcèlement cesse dans les 10 secondes. Dès lors, que le ‘harceleur’ et les ‘suiveurs’ n’ont plus de public, le harcèlement cesse.

Par ailleurs, le harcèlement est généralement invisible aux yeux des adultes tout en étant parfaitement visible pour les jeunes. C’est le phénomène d’INVISIBLE VISIBILITE nommé et décrit par J.-B. Bellon et B. Gardette dans « Harcèlement et brimades entre élèves, la face cachée de la violence scolaire (2010) ».  Des élèves peuvent en agresser un autre 6 à 8 fois par jour, dans l’enseignement secondaire, rien que pendant les intercours non surveillés ou dans des espaces échappant au regard des adultes au sein de l’école (ou plus simplement par gsm…).

Déséquilibre de force, volonté de nuire, répétition, phénomène de groupe, instrumentalisation du rire, loi du silence, invisible visibilité, ces caractéristiques rendent au final le phénomène du harcèlement difficile à appréhender.

Néanmoins des dispositifs de prévention et d’intervention existent et les adultes de l’école peuvent se les approprier, y compris avec les jeunes, les parents et les services d’accompagnement des écoles (PMS, …), pour construire des écoles sans harcèlement.

Alexandre CASTANHEIRA,

Formateur en gestion positive des conflits –   www.universitedepaix.org

6 axes d’action contre le harcèlement à l’école

1. Un climat scolaire bienveillant et accueillant

2. Des règles claires, concrètes et connues

3. Informer et sensibiliser les élèves au phénomène du harcèlement

4. Impliquer les parents dans la prévention

5. Des lieux de parole pour échanger au sein de l’école

6. Inscrire ces démarches dans la durée.

Lire aussi : programme de prévention et d’action par rapport au harcèlement

Prévenir la violence chez les enfants et les ados

Violence physique, verbale, psychologique, institutionnelle… Qu’en est-il de ces violences à l’école, à la garderie, à la maison de quartier, au centre ou encore à la maison de jeunes aujourd’hui ? Comment agir ? Comment gérer et décoder la violence ? Comment encourager des enfants, des adolescents à adopter des comportements appropriés et non-violents lors de différends et leur permettre ainsi de jouir d’une meilleure qualité de vie ?

Prévenir la violence chez les enfants et les adolescents : que dire et que faire ?

Par Christelle Lacour, initialement publié en 2010, dans le trimestriel de l’Université de Paix.

Violence et besoins : des liens possibles

D’où vient cette violence chez les jeunes mise en avant par les médias ? La violence est un phénomène humain fortement lié à la frustration et donc a fortiori à l’insatisfaction d’un besoin. Ces considérations ont fait l’objet de la création d’un schéma à l’Université de Paix. Ce schéma, appelé « cercle de la frustration » ou « cercle de la violence », est basé sur les travaux de Paul-Henri Content (licencié en psychologie sociale, formateur pour adultes, superviseur et thérapeute en psychologie humaniste), inspiré lui-même par les théories du besoin en psychologie.

Prenons un exemple concret. Arthur dit à Jason : « Eh ça va la machine à calculer ? » (NDLR : boutons d’acné sur le visage) en regardant les autres avec le sourire. Jason se lève et dit, les poings serrés : « Tu vas me le payer ! ». Plus tard, Arthur constate que les pneus de son vélo sont crevés. Si nous suivons la logique circulaire du schéma ci-dessus, nous pouvons imaginer qu’au départ, le besoin non satisfait de Jason est le besoin de respect, voire d’acceptation ou d’intégration dans le groupe. Ce besoin en souffrance amène rapidement de la colère envers Arthur : les sourcils se froncent, le rythme cardiaque augmente et les poings de Jason se serrent. Cette colère se transforme en intention hostile : « Tu vas me le payer ! ». Et le passage à l’acte violent de Jason (crever les pneus du vélo) peut se justifier à ses yeux par l’humiliation publique d’Arthur. Il se fait justice lui-même, en quelque sorte. En amont de ce bout de conflit, comment expliquer la violence verbale d’Arthur ? Et quelles conséquences au fait d’avoir crevé ses pneus en représailles ? Cet acte provoquera sans doute la frustration d’autres besoins chez Arthur (avec le risque d’escalade que cela implique), sans pour autant satisfaire le besoin frustré au départ chez Jason, à savoir le respect ou le souhait d’être accepté dans le groupe. Dans ce cadre, nous pouvons envisager que la violence est l’expression dramatique d’un besoin non satisfait. Dramatique, car elle permet rarement de combler le besoin qu’elle tente de faire reconnaître ou soigner. Au contraire, la violence appelle la violence. D’où l’idée de cercle.

Se positionner : se protéger et écouter

Mais alors, comment réagir en tant qu’adulte dans cette situation ? Heureusement, il existe plusieurs portes de sortie pour faire de ce cercle vicieux un cercle vertueux. Remontons un peu dans le temps et arrêtons-nous juste après la réflexion d’Arthur sur les boutons de Jason. La première chose à faire est de se positionner physiquement à la fois pour se protéger (en gardant une certaine distance ou en s’asseyant) et à la fois pour manifester de la bienveillance face aux émotions exprimées maladroitement (en utilisant le regard, une voix posée et des gestes ouverts). Prendre Jason et/ou Arthur à part, en dehors du regard du groupe, peut aussi favoriser l’apaisement face à la situation.

La prise en charge de la frustration de Jason peut alors se faire de différentes manières. Il est possible de l’écouter activement, à la façon de Thomas Gordon (docteur en psychologie clinique, psychologue humaniste, pionnier dans la conceptualisation de la résolution des différends gagnant-gagnant ou sans perdant) : « Tu es fâché de te faire traiter de machine à calculer ?» ou «Tu es triste qu’Arthur dise cela devant tout le groupe en souriant ? ». Autre possibilité, exprimer sa désapprobation à Arthur de façon assertive : « Je suis fâché et je ne suis pas d’accord que tu dises cela à Jason. C’est une question de respect » (Pour aller plus loin : écoute active).

La méthode de médiation « SIREP »

L’adulte peut également utiliser la médiation, grâce à la méthode SIREP (méthode de médiation, détaillée dans Négocier, ça s’apprend tôt ! (1997), Namur : Université de Paix.) :

  • Stop pour gérer les émotions : «Je vous demande d’aller dans le coin émotions, de respirer comme nous l’avons appris, de faire tel exercice de décharge des émotions,… Quand vous vous sentirez mieux, nous pourrons reparler de cet événement.»
  • Identifier le problème : «Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui a été dit ou fait réellement ? Comment te sens-tu ? Qu’est-ce que ça te fait ?» Il est important de donner la parole alternativement à chaque partie au conflit et de faire écouter en silence et reformuler l’autre partie (pour vérifier qu’elle a compris). Par ailleurs, nettoyer les jugements permet de repartir des faits, base de discussion constructive en gestion de conflits.
  • Rechercher des solutions, les Évaluer pour en choisir une et Planifier la solution trouvée : « Que proposez-vous ? Quelle solution vous paraît la plus satisfaisante pour les deux ? Comment la mettre en œuvre : où, quand, comment, avec qui ? »

Un cadre sécurisant pour tous

L’écoute, l’expression assertive et la médiation sont particulièrement efficaces lorsque les choses semblent encore négociables, donc avant qu’un acte de violence verbale ou physique ait été posé.

Dans la sphère du « non négociable », il est par ailleurs intéressant de rappeler :

  1. la règle (exemple : « Je ne fais de mal ni à moi ni aux autres »).
  2. les sanctions possibles en cas de transgression : sanctions réparatrices en lien avec les conséquences de l’acte commis, comme s’excuser, reformuler les choses de façon acceptable, réparer les dégâts matériels causés, remplir une fiche de réflexion/réparation sur ce qui vient de se passer, etc.

Une fois l’acte de violence posé, il est très important de sanctionner, c’est-à-dire de faire assumer au jeune les conséquences de ses actions. Cette sanction n’empêche aucunement de faire un travail de fond, plus préventif comme celui qui est proposé précédemment : écouter, exprimer son point de vue adulte, inviter les parties à trouver des solutions, leur donner les moyens de décharger systématiquement leurs émotions…

Toutes ces techniques de communication constructives s’apprennent. Cet apprentissage demande du temps, c’est pourquoi l’Université de Paix a créé un programme de développement des habiletés sociales : « Graines de médiateurs II – Accompagner des enfants dans l’apprentissage de la gestion positive des conflits ».

Ce programme a été testé durant une vingtaine d’années dans plus de 200 groupes d’enfants et d’adolescents. Il consiste à accompagner les jeunes dans l’apprentissage des compétences qui permettent de prévenir la violence et de gérer les conflits. Grâce à « Graines de médiateurs », les jeunes apprennent à s’estimer, à faire confiance à l’autre, à prendre une place acceptable dans le groupe,… ces dimensions servant de piliers à l’édifice d’une paix solide et durable. Parallèlement, des équipes d’enseignants, d’éducateurs, de surveillants, de puéricultrices, d’animateurs suivent des formations leur permettant de remettre en question leurs attitudes et leurs pratiques adultes et de servir de modèle de référence «non violent» pour les jeunes qu’ils encadrent. La violence est un jeu qui se joue à plusieurs. Il est naturel qu’elle se déjoue à plusieurs également…

Comprendre les violences à l’école

Philippe Vienne est intervenu à l’Université de Paix en 2010, dans le cadre de nos conférences. A cette occasion, il a rédigé un article de fond relatif à la problématique des violences à l’école.

Comprendre les « violences à l’école »

Par Philippe Vienne – Docteur en sociologie et chercheur au Centre de sociologie de l’éducation de l’ULB, Professeur aux universités de Mons Hainaut (UMH) et à l’ULB et auteur de l’ouvrage Comprendre les violences à l’école, Bruxelles : De Boeck, 2003.

Un article initialement publié dans le trimestriel de l’Université de Paix, en juin 2010.

La thématique des violences scolaires (ou « violences à l’école ») est apparue avec les années 1990. Ce qui ne signifie pas que le problème social qui se cache derrière cette appellation n’existait pas dans les écoles auparavant. Mais on lui donnait alors plus simplement, et peut-être à raison, le nom de chahut (en parlant également d’incidents scolaires).

Avec l’usage grandissant de la référence à la notion de violence, notamment dans les médias, s’est également opérée une institutionnalisation de cette désignation, parce que tant la recherche que les politiques publiques en ont systématisé l’usage. En France (1994), puis en Communauté française de Belgique (à partir de 1999), les pouvoirs publics ont donc commandité une série de recherches sous cette appellation à des spécialistes de différentes disciplines (criminologie, épidémiologie, pédagogie, psychologie, sociologie).

Pourtant, un certain nombre de questions peuvent être soulevées sur cette vague de recherches.

L’approche dominante a largement reposé sur la demande du politique consistant à « chiffrer » la violence, un peu comme dans les années 1970 quand le politique souhaitait à tout prix en France chiffrer « l’insécurité » ou le « sentiment d’insécurité ». Cette focalisation sur la question du chiffrage, afin d’établir une sorte de « baromètre » de la violence, s’est largement faite au détriment de la compréhension de ce phénomène et des questions sociales plus complexes qu’il soulève. Il s’agissait pour certains chercheurs de chiffrer à tout prix, quitte à comparer des phénomènes incomparables entre eux et complètement coupés du contexte qui les a fait surgir, à des fins de computation commode. La signification que les comportements comptabilisés (par voie d’enquêtes), additionnés et éventuellement corrélés entre eux avaient sur le terrain des écoles, se perdait complètement dans ces exercices de chiffrage.

Un autre problème résidait dans la focalisation, y compris au sein même des commandites de recherche, sur les désordres commis par les élèves. La possibilité que l’école en tant qu’institution puisse générer de la violence, ou que des phénomènes structuraux d’inégalités scolaires puissent jouer un rôle dans la fabrication de la violence scolaire, ou encore le fait que dans certaines écoles, la violence s’avère être une construction collective entre élèves et membres du personnel scolaire, est largement évacuée au profit d’un traitement purement technique, notamment par les psychologues ou les épidémiologistes, du « comportement » violent des seuls élèves ou du « risque » décrit.

Une recherche inter-réseaux

Pour toutes ces raisons, une salutaire prudence devait être de mise tant sur la définition du phénomène que les pouvoirs publics souhaitaient comprendre (mais aussi traiter ou même éradiquer, ce qui pose problème), que dans les méthodes mises en œuvre pour parvenir à cette compréhension. La nécessité de plonger au cœur des phénomènes étudiés appelait à une étude sociologique de terrain. Il s’agissait de partager le quotidien des écoles durant une durée suffisante (deux ans) pour comprendre comment se nouent concrètement les situations de tensions, d’incidents et de crises qualifiées de violence par les médias et une partie du monde de la recherche.

Une recherche inter-réseaux a donc été menée par le Centre de sociologie de l’éducation de l’Université libre de Bruxelles pour la Communauté. La négociation avec le Ministère et les représentants des réseaux scolaires a abouti au choix de deux écoles professionnelles bien connues pour leur réputation de surgissement d’incidents et de tensions avec les élèves. On pourrait bien sûr reprocher à l’équipe de recherche de ne s’être intéressée qu’aux écoles les plus marquées par les situations en question, et donc un peu exceptionnelles, et non à un plus grand nombre d’écoles où des situations moins aiguës mais non moins intéressantes à comprendre surgissaient. Mais comme nous le verrons, les écoles étudiées s’avéraient très pertinentes pour étudier un phénomène essentiel qui se situe en amont de la question des violences, celui de la relégation scolaire.

Une brève présentation des deux écoles s’impose. On pourrait les qualifier d’écoles de la dernière chance tant la population d’élèves s’avère emblématique des processus de relégation et d’exclusion scolaire. Des élèves en retard de plusieurs années, parfois majeurs, parfois multi-exclus (renvois multiples d’autres écoles), largement désenchantés et désabusés, fréquentent un enseignement professionnel qu’en général ils n’ont pas choisi (orientation scolaire à partir de l’enseignement général) et des filières professionnelles auxquelles ils n’aboutissent parfois qu’en désespoir de cause. Les deux établissements en question accueillaient en effet un public d’élèves aux trajectoires scolaires (et quelquefois judiciaires) particulièrement « cabossées » que d’autres établissements refusaient informellement (et illégalement) d’inscrire, par toute une série de tactiques de dissuasion.

C’est donc bien l’école de la dernière chance, tant ces deux établissements se trouvaient dans un petit groupe d’écoles qui sont les dernières à accueillir un public similaire et connaissant, de ce fait, des difficultés similaires. La marque emblématique de la relégation se reconnaissait dans les caractéristiques sociales de la population d’élèves. La première école, de réputation très dégradée pour sa filière professionnelle, accueillait un public composé presque essentiellement d’élèves issus de l’immigration marocaine; la seconde, de réputation légèrement moins dégradée, une majorité de ces mêmes élèves, au sein d’une pléiade de nationalités de pays pauvres. Des processus structuraux d’exclusion et d’orientation scolaire avaient conduit ces élèves vers des écoles presque homogènes socialement (certains collègues parleraient même ici d’homogénéité ethnique et de processus de ségrégation scolaire). Une particularité de plus en ce qui concerne la première école : les filières professionnelles de type industriel qui la caractérisaient en faisaient un vivier homogène d’élèves exclusivement masculins. On imagine sans peine l’ambiance à la virilité surchargée qui marquait la vie quotidienne de l’établissement.

Une tragédie collective

Je suis arrivé dans ces écoles comme observateur parmi les « rôles » joués au sein du personnel : stagiaire assistant social, stagiaire éducateur. Ce qui m’a permis de découvrir et d’apprendre l’univers scolaire de l’intérieur et dans des rôles et des types d’activités  moins connus que ceux des enseignants, mais tout aussi riches pour la compréhension des interactions et situations au quotidien. Responsables des tâches de surveillance et de contrainte sur les élèves, mais aussi des tâches plus éducatives d’écoute et d’aide vis-à-vis de ces derniers, les surveillants-éducateurs m’en ont appris beaucoup sur la gestion des couloirs et des salles d’étude et de retrait, comme sur la négociation « entre quatre yeux » avec les élèves. J’ai découvert en les vivant directement dans ces rôles les incidents qui surgissent avec les élèves dans les couloirs, quand ceux-ci (ou éventuellement des intrus dans l’établissement) vadrouillent en échappant à la surveillance, parfois pour tuer le temps que l’on devrait autrement passer en classe.

Ma deuxième année d’observation se passa dans un rôle d’enseignant remplaçant que l’on m’avait proposé, par pénurie au sein du personnel, dans la première école. Enseignant la morale non confessionnelle à des élèves de 6e professionnelle, j’ai pu découvrir tous les raffinements de la « phase de test » (cris d’animaux, bancs et chaises raclées au sol ou brutalement posées, intimidation, tutoiement, insultes, menaces) que les élèves imposent à un professeur débutant ou nouvellement arrivé. Un test qui use, fatigue les nerfs, démolit progressivement le moral, et qui conduisait parfois certains collègues, comme j’ai pu le constater, à la dépression ou à la nécessité de quitter l’établissement. Il faudrait, à cet égard, saisir toute l’ampleur de la « casse » morale et psychologique que représente cette mise à l’épreuve pour les enseignants qui débutent dans le métier.

La situation au quotidien dans ces écoles pourrait se résumer ainsi : des élèves qui ont presque tout perdu du point de vue scolaire, en raison de leurs trajectoires d’échec et de relégation (illettrisme, élèves sortis sans réussite de l’enseignement fondamental), font face à un personnel parfois magnifique de courage et d’abnégation, parfois usé jusqu’à la corde par le climat de tension ou, pour une fraction limitée de celui-ci, implicitement ou explicitement raciste dans ses interactions avec les élèves. Un mélange de sollicitude et de courage pédagogique, et d’embellies momentanées pour les élèves, voisine avec les logiques d’affrontement et de guerre larvée. Un cours marqué par la confrontation succède à un autre qui tente de réparer les stigmates de l’échec et de la relégation…

Emportés dans l’ivresse jubilatoire des incidents et des mauvais coups, certains élèves arrivent jusqu’au stade final de leur exclusion définitive, qui les emmènera vers un établissement éventuellement encore « pire », à leurs yeux, que ce qu’ils appellent leur « école de merde » ou « école de fous ». D’autres versent dans l’absentéisme et décrochent définitivement, rejoignant ainsi les sinistres statistiques de la sortie sans certification du secondaire. D’un côté, la fatigue morale et physique des enseignants et du reste du personnel augmente dangereusement, dans l’exercice d’une profession de moins en moins valorisée et soutenue, de l’autre, les élèves poursuivent leur descente aux enfers avec les stigmates de l’échec et de relégation qui vont en s’accusant. Tout ceci a des allures de tragédie collective et de gâchis social et humain.

On m’a souvent demandé, moi qui dressais un portrait assez sombre (et pessimiste) de la situation structurelle dans ces écoles, ce que je pouvais proposer comme « solution » au problème. Ce qui sous-entendait que le sociologue, fidèle à sa réputation, se complaisait dans sa tâche consistant à soulever les problèmes, mais ne contribuait guère à les résoudre. J’ai essayé en réponse, et dans mon ouvrage, d’indiquer des pistes et des grilles de lecture permettant avant tout de mieux comprendre la complexité de ces situations de « violence » sur le terrain. De prendre du recul pour permettre au praticien de mieux saisir « la photo d’ensemble » du problème, lui qui a souvent « la tête sur le guidon » à se débattre au quotidien dans les difficultés. Mieux comprendre les logiques spatiales qui font de certains établissements reclus sur eux-mêmes et sur des enjeux de « sécurité » scolaire le théâtre idéal pour des huis-clos dramatiques. Mieux comprendre les trajectoires des élèves qui forment la clef de leurs interactions scolaires problématiques. Mieux comprendre les logiques d’altérité quand les élèves et les membres du personnel (pas tous, et pas tous de la même manière), se dévisagent, se méprisent les uns les autres, s’insultent et s’affrontent. J’ai également tenté de jouer un rôle plus « politique », assumé comme tel à titre d’engagement social, en expliquant combien certains projets de politiques publiques en gestation, et qui réapparaissent quelquefois comme le serpent de mer, présentaient de terribles dangers en prétendant « résoudre » la question des violences (je pense ici à l’idéologie sécuritaire en général ou au projet inabouti des « écoles des caïds »).

Ma conclusion, néanmoins, sera pessimiste : il est probable que tant que le déclassement structurel du métier d’enseignant coïncidera avec des logiques de relégation sociale et scolaire, les « violences » perdureront, car les conditions de leur possibilité « en amont » du quotidien des établissements scolaires n’auront pas été altérées.

Forum international de rencontre entre jeunes

UNIVERSITE DE PAIX 1960-2000 – FORUM INTERNATIONAL DE RENCONTRE ENTRE JEUNES

Rédigé par Christine Cuvelier, cet article a été initialement publié dans le trimestriel n°73, en 2000.

Un article historique sur un événement organisé à l’occasion des 40 ans de l’Université de Paix.

Cette action a mené plus de huit cents jeunes à la découverte d’autres pays, de leurs habitants, de leurs coutumes en les faisant véritablement participer à la vie locale.

L’Université de Paix a proposé, du 29 octobre au 4 novembre dernier, un Forum international de rencontre entre jeunes. Une semaine durant, 50 participants sont venus d’une trentaine de pays européens, africains, asiatiques et américains afin d’échanger sur la «gestion positive des conflits».

A l’occasion des 40 ans de notre institution, il nous paraissait important de fêter cet événement et d’articuler passé et présent dans une nouvelle synergie.

  • Le passé : l’esprit des premières sessions internationales organisées par l’Université de Paix. Il s’agissait de réunir des jeunes de tous les continents dans des sessions longues pour échanger expériences, analyses et critiques et pour approfondir les engagements de chacun allant dans le sens de la paix.
  • Le présent : l’axe de travail de l’Université de Paix depuis plus de 10 ans « Apprendre à gérer positivement les conflits ». Cet axe de travail serait le thème central de cette rencontre internationale.

Lors de ce Forum, nous avons voulu donner aux jeunes venus des cinq continents quelles que soient leur origine sociale, leur appartenance culturelle, leur obédience philosophique, l’occasion de mettre en commun les efforts qu’ils développent dans leur pays pour prévenir et gérer violence et conflits.

Nous avons aussi tenté d’apporter des réponses à certaines de leurs questions, questions de ceux qui ne se résignent pas et qui souhaitent au-delà de leurs oppositions, gérer leurs différends ; de ceux qui souhaitent, hors de tout débordement de violence, trouver une «autre» issue aux conflits auxquels ils sont confrontés.

Le programme

Difficile de résumer une semaine d’échanges, de rencontres, de débats, de visites, d’autant que cette semaine a été particulièrement riche pour tous les participants autant que pour les formateurs et les invités. Différentes formes d’activités ont été proposées : des ateliers, des témoignages, des échanges d’expériences mais aussi des formations et des présentations d’outils pédagogiques. Ces activités ont notamment permis aux jeunes de :

  1. créer des ponts et poser des jalons pour l’avenir en se préparant à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures;
  2. partager connaissances et savoir-faire pour s’approprier des savoirs et acquérir des compétences afin d’être apte à gérer positivement les conflits;
  3. développer un réseau d’échanges de savoirs;
  4. explorer des outils nécessaires à la construction de l’autonomie, la confiance en soi, la prise de responsabilité et utiles à l’amélioration du «vivre ensemble».

Ce Forum n’aurait pas été ce qu’il a été sans l’intervention :

  • d’une part, des formateurs de l’Université de Paix qui ont proposé un cycle de formations ayant trait aux notions de conflits, communication verbale et non-verbale, créativité, pouvoir et médiation ;
  • d’autre part, de personnes ressources invitées à partager leurs connaissances de tel ou tel aspect précis ayant trait à la problématique traitée durant la semaine.

Échange de pratiques et de connaissances entre des professionnels et des jeunes qui les ont interrogés avec intérêt et regard critique. Tout au long de la semaine, les savoirs ont ainsi été questionnés, appropriés, critiqués et reconstruits dans une dynamique générale de mise en commun.

Cette construction commune, nous avons voulu la symboliser par la plantation d’un Arbre de la Paix, qui a trouvé sa place dans le parc de La Marlagne, témoignage vivant d’une rencontre réelle et du travail collectif de cette semaine.

Un cycle de formation a été proposé aux jeunes. Nos objectifs durant cette formation ont été les suivants :

  • Exercer son esprit de créativité face à des situations problématiques.
  • Pouvoir sortir du cadre : élargir ses points de vue et par là les possibilités de solution.
  • Découvrir une série de notions et d’outils pouvant faciliter le développement d’une approche créative face à des situations problématiques.

Des personnes ressources

L’objectif du Forum était de favoriser, nouer et multiplier des contacts entre les participants mais aussi de favoriser, nouer et multiplier des contacts entre les participants et d’autres associations.

En voici quelques exemples…

  • Notre groupe a participé à des tables rondes organisées par Luc ARNOULD, Directeur général de NEW dans les bâtiments de la Bourse à Namur. A chaque table, étaient réunis 7 ou 8 jeunes et un namurois représentant du monde associatif, économique, culturel, politique, privé, etc. Ce dernier était chargé de présenter en quelques minutes un ou deux cas de litiges, cas vécu ou théorique en rapport avec son secteur d’activités et d’animer les débats. Ces échanges furent spontanés, passionnants et enthousiastes.
  • «Apprendre à devenir le citoyen de demain…», thème d’une journée dévolue à la découverte de diverses institutions belges : Yamina GHOUL, Secrétaire générale de la COJ, nous a présenté les structures de politique de jeunesse en Belgique, Hugues BAYET la philosophie de la politique de jeunesse en Communauté française et Kurt DE BACKER 6) la politique de jeunesse en Communauté flamande.
  • Notre groupe a également accueilli Monsieur Josy DEHOUBERT et un candidat délégué de classe de l’Ecole Asty-Moulin (Namur) qui nous ont fait part de leurs motivations. Ce rôle, nous ont-t-ils expliqué, est le premier engagement de citoyenneté, une entrée de plain-pied dans la vie citoyenne.
  • Une autre expérience de découverte, d’ouverture d’esprit et de citoyenneté, celle de l’opération «PatchWorld – Avoir vingt ans en l’An 2000» lancée par la ville de Namur nous a été présentée par Dany MARTIN et deux jeunes ayant participé à cette opération, Stépahne RAPPE et Nunzio MAUGERI.

Cette action a mené plus de huit cents jeunes à la découverte d’autres pays, de leurs habitants, de leurs coutumes en les faisant véritablement participer à la vie locale.

Stéphane RAPPE : «Le projet Patchworld» visant à rapprocher deux peuples proches par la langue mais lointain par la culture a pris fin au terme de cette année scolaire 1999-2000. Dans ce cadre, je crois avoir vécu ce qu’aucune photo ne saura jamais montrer.

A travers le regard de ces gens, j’ai souvent vu l’envie, parfois le dédain mais de toute façon le concept du blanc à qui tout sourit.

Me promenant dans une échoppe de cosmétiques, j’ai pu remarquer combien les canons de beauté représentés sur les réclames étaient physiquement proches du type métis sinon eurasien. Ainsi, quand leurs yeux nous criaient «visa» les nôtres leur criaient «nature et authenticité»».

Par ailleurs, notre groupe a eu droit à une visite guidée du Parlement wallon par son plus jeune député, Philippe HENRY, et à une réception à l’Hôtel de Ville de Namur avec Monsieur Tanguy AUSPERT, Echevin de la Jeunesse. Cette rencontre qui avait pour but de se familiariser avec quelques structures politiques communale et communautaire belges s’est terminée par le verre de l’amitié.

Et la culture…

Durant toute la semaine, Lise BRACHET nous a fait le plaisir d’exposer quelques-unes de ses toiles sur le thème « Plaidoyer pour la paix ». Ce fut pour notre groupe l’occasion de se réunir dans un univers pictural emprunt de douceur et de tendresse et de réfléchir aux conséquences malheureuses de la guerre.

La ville de Namur s’est dévoilée au fil d’une ballade dans son cœur historique. Mais aussi, notre groupe, invité du Théâtre de Namur, a assisté à une représentation du spectacle «Un conte d’hiver» de Shakespeare, une nouvelle création de Dominique Serron au Grand Manège de Namur. Nous avons pu également applaudir la dernière représentation en Belgique du spectacle «Sahmata» de Al Midan Théâtre (Nazareth) joué en langue arabe.

A son petit-fils, Haifa, Abou Maïssa, raconte l’histoire de son passé, celle de son exil quand la guerre de 1948 commence et de son village palestinien, Sahamata, aujourd’hui déserté, proche de la frontière libanaise mais également ses espoirs d’une paix entre palestiniens et israéliens construite sur le respect mutuel et l’égalité des droits, véritable plaidoyer en faveur de la fin de l’Intifida !

La plantation de l’arbre de La Paix

Un Forum international tel que celui-ci se devait de recourir à la symbolique à la fois pour célébrer le présent et aussi pour marquer l’avenir, assurer le souvenir. L’Université de Paix, lors de la remise des Certificats en gestion positive des conflits de l’année académique 1999-2000 s’était vu offrir un superbe pommier répondant au nom de La Paix.

Pourquoi celui-ci ne servirait-il pas de symbole, de souvenir entre tout le travail accompli par l’institution dans son quotidien et celui accompli par les participants à ce Forum international ? Le pommier de La Paix fut donc transporté du Boulevard du Nord à La Marlagne et planté par les bons soins de tous les participants.

Gageons qu’il poussera serein dans cet environnement et que de longues années durant il fleurira et apportera les fruits de la Paix que d’autres ici sont venus planter et que d’autres encore viendront chercher.

Des partenaires étrangers

Une rencontre internationale, ce sont aussi des partenaires étrangers. D’autres associations intéressées au fonctionnement de cette rencontre internationale nous ont déjà demandé comment nous avons choisi nos partenaires étrangers, comment nous les avons identifiés… Durant une longue phase de préparation, des associations avec lesquelles nous avions déjà travaillé et qu’il nous semblait intéressant d’inviter ont été contactées. D’emblée, certaines ont accepté de contribuer au projet ; d’autres, ne pouvant être présentes, nous ont fait part des coordonnées d’autres organisations. Ainsi, peu à peu, le groupe d’associations partenaires s’est constitué, chacune s’engageant à y déléguer des jeunes pour participer aux travaux de la semaine de rencontre. Au terme de cet échange de contacts et d’invitations lancées, pour des raisons financières, politiques, administratives,… le plus souvent indépendantes de notre volonté et de notre pouvoir d’action, il nous a fallu, avec regret, admettre que certains ne pourraient nous rejoindre.

L’hébergement et l’accueil

Finalement, plus de 50 jeunes issus de 32 pays dont 17 africains, 32 européens, 1 asiatique et 3 américains ont pu manifester leur intérêt pour ce Forum qui les a mené en Belgique, au Centre Marcel Hicter (Domaine de La Marlagne) pour un séjour de 7 jours. Nous tenons à remercier Armand Pirlet et toute son équipe, pour nous avoir permis de nous sentir bien, «comme chez soi», ce qui était un défi pour un groupe aussi hétérogène. Les repas étaient des moments privilégiés et conviviaux de rencontre, facilitant les discussions spontanées. La musique, une autre atmosphère, un autre moyen pour les participants de dialoguer, de s’exprimer, de communiquer. La rencontre d’un pays se fait également par les plaisirs de la table et la diversité de sa cuisine. Durant la soirée multiculturelle, un des moments forts de ce Forum, nous avons goûté différentes spécialités culinaires : moambe, carry, couscous, riz, fruits frais exotiques, pâtisseries tunisiennes et togolaises… et dansé au son de différentes percussions. De retour dans nos quartiers de l’Université de Paix, en défaisant les caisses, nous avons trouvé minutieusement emballés des cadeaux : le boubou saumon offert par Angèle à Mireille et celui de coloris vert pour Christine, la céramique bulgare de Nadia, les sujets en poterie de Amira, un djembé de nos amis africains… Chaque présent nous replonge dans cette semaine ; chacun à notre tour, nous évoquons tantôt un souvenir tantôt une anecdote. Nous revoyons défiler tous les visages de ces jeunes, leur sourire radieux, leur mimique, leur espoir. Et, chaque fois, nous ne pouvons nous empêcher de sourire tant cette semaine fut chargée d’apprentissage et d’émotion intenses.

La langue

La principale langue de travail a été le français. L’anglais, langue internationale incontournable, a été retenue comme deuxième langue de travail. Une équipe de traducteurs a assuré, tout au long des ateliers, une traduction simultanée. Grâce à Albertine, Christine, Jean-Christophe, Ludmilla, Paula, Sayed, Stéphane et Thierry, nous avons pu travailler avec efficacité durant toute la semaine.

Quelques conclusions

Ce Forum a été une sorte de laboratoire idéal en matière de multiculturalisme où plus de 50 jeunes venus d’une trentaine de pays ont cohabité durant une semaine pour acquérir une riche expérience des manières positives de faire face aux conflits.

Il leur a fallu rapidement apprendre, au-delà des différences flagrantes, à engager des relations de partenariat.

Ces jeunes se sont racontés, ont échangé de multiples informations sur leurs pays respectifs, leurs manières de faire, leurs cultures tout en devenant capables, dans l’échange, de «se mettre entre parenthèses un moment» pour permettre une rencontre vraie, authentique avec l’autre. Dominique Pire, fondateur de l’Université de Paix, est resté présent tout au long de cette semaine où nous avons tous, jeunes et intervenants, pratiqué ce qu’il appelait le « dialogue fraternel ».

Ecouter, accepter les différences culturelles, faciliter la communication, promouvoir le dialogue interculturel ont été les maîtres-mots de la semaine toute entière, avec des résultats stupéfiants. Comment permettre autrement l’apprentissage de la gestion positive des conflits, l’émergence d’une citoyenneté responsable et le développement de politiques interculturelles sans cela ?

C’est, par la pratique, au travers de l’expérience que ces cinquante jeunes ont pu prendre conscience et mesurer le chemin qui mène de soi vers l’autre.

Ils ont également pris conscience du socle de valeurs communes, humanistes qu’ils avaient en patrimoine et redécouvert combien ils avaient beaucoup à apprendre les uns des autres à condition cependant de veiller à ce que les particularismes d’ordre culturel, ethnique, social, religieux, politique,… ne constituent pas des obstacles insurmontables à un mieux-vivre ensemble.

L’exigence est de taille et néanmoins indispensable au succès futur d’une société plus juste et plus solidaire.

Un pas vers une culture de paix ? Très certainement.

Le projet était, fut et reste ambitieux.

Si c’est toujours vrai, il nous a fallu dans le cadre de ce Forum internationnal, être davantage vigilants à la prise en compte et à la reconnaissance de la spécificité de chaque jeune.

En effet, nous considérons que, pour promouvoir une véritable culture de paix, il convient de considérer les différences non pas comme un problème à résoudre mais bien comme une richesse à exploiter.

C’est bien là un des défis que l’Université de Paix relève depuis 40 ans. C’est bien là aussi ce qui se vécut durant cette semaine.

Nos attentes et nos souhaits, sont-ils à la hauteur du résultat ? Y aura-t-il une continuation, une exploitation de ce réseau de contacts ?

L’Université de Paix a très certainement atteint ses objectifs de départ : faire se rencontrer des jeunes, leur donner un maximum de pistes dans la perspective d’une gestion positive de conflits et permettre une construction commune de savoirs dans le cadre d’une rencontre où chacun, avec les autres, s’est enrichi. Mais la rencontre n’est pas terminée. Les participants à cette rencontre internationale sont repartis en sachant l’existence d’un réseau de personnes, jeunes et moins jeunes, un réseau auquel ils sont dorénavant reliés.

Ce forum virtuel sera un lieu de rencontres, d’échanges et de débats sur la prévention et la gestion positive des conflits dans la perspective de l’émergence de cette culture de paix dont nous parlions précédemment. Grâce à ce réseau, les jeunes ayant participé au Forum pourront :

  • continuer d’apprendre et d’échanger sur les différents projets/sujets qui les intéressent,
  • participer à des discussions,
  • coopérer à distance et ce, grâce aux projets d’information, de formation et d’animation à distance qu’ils développeront et, par ailleurs, en faire bénéficier leurs pairs.

Les jeunes espèrent, et certains y travaillent déjà, que ce Forum aboutira également tôt ou tard :

  • à d’autres projets d’échange de jeunes,
  • à des projets de formation commune, ailleurs, sur des thématiques connexes : dans des camps de réfugiés, par exemple.

La richesse des contacts, la découverte des autres et les liens qui se sont tissés durant le Forum, l’originalité de la pédagogie développée et l’enthousiasme de tous ceux qui ont œuvré à cette rencontre internationale audacieuse en ont fait un événement unique et inoubliable qui fera date dans les annales de l’Université de Paix.